Le 21 février 1782, Nicolas de Condorcet, futur récipiendaire à l’Académie française, prononce le traditionnel discours d’intronisation dans lequel il s’attache à réconcilier les sciences et l’art... Une démonstration à méditer en cette période où le secteur culturel semble délaissé au profit du scientifique.

Portrait de Nicolas de Condorcet, gravure de Levachez des Tableaux historiques de la Révolution française
Portrait de Nicolas de Condorcet, gravure de Levachez des Tableaux historiques de la Révolution française © Getty / Icas94

Nicolas de Condorcet, reconnu autant pour ses travaux pionniers sur la statistique et les probabilités que pour son action avant et pendant la Révolution (où, siégeant parmi les Girondins, il s’occupe de réformer le système éducatif ainsi que le droit pénal) entre en 1782 à l’Académie Française. 

Ainsi, le 21 février, le futur académicien prononce le traditionnel discours devant ses pairs avant d’occuper le siège laissé vacant par le décès de Bernard-Joseph Saurin, avocat, poète, chansonnier et auteur dramatique décédé à Paris, le 17 novembre 1781, à l’âge de 75 ans.

Si dans la dernière partie de son discours, Condorcet s’applique, avec virtuosité et déférence, à faire l’éloge de son prédécesseur, dans la première partie, le mathématicien (également politicien, encyclopédiste et philosophe) s’attache à réconcilier les sciences et l’art.

"Cette union entre les sciences et les lettres dont vous cherchez, Messieurs, à resserrer les liens, est un des caractères qui devait distinguer ce siècle où, pour la première fois, le système général des principes de nos connaissances a été développé ; où la méthode de découvrir la vérité a été réduite en art, et pour ainsi dire en formules ; où la raison a enfin reconnu la route qu’elle doit suivre, et saisi le fil qui l’empêchera de s’égarer. Ces vérités premières, ces méthodes répandues chez toutes les Nations, et portées dans les deux mondes, ne peuvent plus s’anéantir ; le genre humain ne reverra plus ces alternatives d’obscurité et de lumière, auxquelles on a cru longtemps que la nature l’avait éternellement condamné." 

Il n’est plus au pouvoir des hommes d’éteindre le flambeau allumé par le génie, et une révolution dans le globe pourrait seule y ramener les ténèbres.

Condorcet incarne parfaitement "l‘homme des Lumières" qui souhaite voir, après le mariage heureux des arts et des sciences, s’unir en une harmonieuse collaboration toutes les autres disciplines de l’esprit :

"Parmi les philosophes qui ont regardé le progrès des lumières comme le seul fondement sur lequel le genre humain pût appuyer l’espérance d’un bonheur universel et durable, plusieurs ont cru que ces mêmes progrès pouvaient nuire à ceux des lettres et des arts ; que l’éloquence et la poésie languiraient dans une nation occupée de sciences, de philosophie et de politique. Cependant les principes des arts sont le fruit de l’observation et de l’expérience ; ils doivent donc se perfectionner, à mesure que l’on apprend à observer avec plus de méthode, de précision et de finesse."

Afin d’éviter l’obduration des disciplines, Condorcet précise que …

… Les langues doivent donc alors se perfectionner et s’enrichir ; car leur véritable richesse ne consiste pas dans le nombre des mots qu’elles emploient, mais dans l’abondance de ceux qui expriment avec précision des idées claires.

Ce dialogue de l’art et des sciences qui offre une élévation commune aux deux disciplines, s’il fait défaut, met alors en péril leur survivance même et elles encourent le risque de périr d’un asséchement de leur capacité d’innovation et d’invention… L’académicien s’adresse en ces termes aux Immortels :

Aussi, Messieurs, avez-vous toujours combattu, par vos Ouvrages et par vos exemples, cette opinion qui fait regarder le progrès des Sciences comme un avant-coureur de la chute des Beaux-Arts, opinion qui en serait la satyre la plus cruelle et un aveu de leur inutilité.

Le futur académicien en appelle aux progrès des Lumières qui "doivent influer sur le talent même ; elles l’étendent et l’agrandissent", une époque où les "esprits" éclairés et soucieux du bonheur de chacun s’attachent à réformer toute la société : 

"Songez que les lumières rendent les vertus faciles ; que l’amour du bien général, et même le courage de s’y dévouer est, pour ainsi dire, l’état habituel de l’homme éclairé… 

Le projet de rendre tous les hommes vertueux est chimérique : mais pourquoi ne verrait-on pas un jour les lumières, jointes au génie, créer, pour des générations plus heureuses, une méthode d’éducation, un système de lois qui rendraient presque inutile le courage de la vertu ? 

Dirigé par ces institutions salutaires, l’homme n’aurait besoin que d’écouter la voix de son cœur, et celle de sa raison, pour remplir, par un penchant naturel, les mêmes devoirs qui lui coûtent aujourd’hui des efforts et des sacrifices : ainsi l’on voit, à l’aide de ces machines, prodiges du génie dans les arts, un ouvrier exécuter, sans intelligence et sans adresse, des chef-d’œuvres que l’industrie humaine, abandonnée à ses propres forces, n’eût jamais égalés."

L’on voit apparaitre par ce langage, propre à la fois au politicien et à celui du philosophe, comment l’homme des Lumières se confond avec le membre de la société civile. Condorcet promeut ainsi le machinisme, qui ne cessera de progresser au siècle suivant grâce notamment à l’accroissement et à la diffusion des connaissances, fruit de l’instruction :

"Messieurs, à mesure que les lumières s’accroissent, les méthodes d’instruire se perfectionnent ; l’esprit humain semble s’agrandir, et ses limites se reculer. 

Un jeune homme, au sortir de nos écoles, réunit plus de connaissances réelles que n’ont pu en acquérir par de longs travaux les plus grands génies, je ne dis pas de l’Antiquité, mais même du dix-septième siècle. 

Des méthodes toujours plus étendues se succèdent, et rassemblent, dans un court espace, toutes les vérités dont la découverte avait occupé les hommes de génie d’un siècle entier. Dans tous les temps, l’esprit humain verra devant lui un espace toujours infini ; mais celui qu’à chaque instant il laisse derrière soi, celui qui le sépare des temps de son enfance, s’accroîtra sans cesse."

Condorcet croit en l’enseignement, n’oublions pas qu’il soumettra une dizaine d’années plus tard, un rapport conséquent et circonstancié, écrit à quatre mains avec Talleyrand, sur l’instruction publique en France qu’il souhaite voir réformer. Il fait entendre par ses mots la voix du législateur qui exprime ses vœux pour le vieux continent : "Voyez maintenant, d’un bout de l’Europe à l’autre, les hommes éclairés réunir tous leurs efforts pour le bien de l’humanité, et tourner vers cet objet seul toutes leurs forces avec un courage et un concert dont aucun siècle n’a donné l’exemple. L’usage barbare de la torture est presque aboli ; la voix publique, cette voix si impérieuse lorsque l’humanité l’inspire et qu’elle est dirigée par la raison, demande d’autres réformes dans cette partie des lois, et elle les obtiendra de la justice des Souverains."

Le futur académicien tourne son regard vers le pays de tous les "progrès" bien qu’une guerre d’Indépendance divise cette nation :

L’Américain, en rompant ses chaînes, s’est imposé le devoir de briser celles de ses esclaves ; et, de tous les peuples libres, il a le premier appelé tout ce qui cultivait la même terre, aux mêmes droits et à la même liberté… Tout semble annoncer que la servitude des nègres, ce reste odieux de la politique barbare du seizième siècle, cessera bientôt de déshonorer le nôtre.

Concernant la France, Condorcet évoque en des termes des plus élogieux, comme il est de bon ton de le faire pour un imminent académicien, le jeune roi Louis XVI âgé alors de 28 ans, alors qu’une partie de la société française est attachée à l’ordonnancement de manière tripartite de la société, ferment de la Révolution à venir : "Qu’il est doux à la France de voir son jeune Roi donner au monde le spectacle d’un Souverain qui, dans ses premières lois, a montré le désir de rendre à ses sujets cette liberté personnelle, cette propriété libre, ces droits primitifs que l’homme tient de la nature, et que toute constitution doit lui conserver ; d’un Souverain, dont la première alliance politique est une protection généreuse accordée à ce peuple si nouveau et déjà si célèbre que l’oppression forçait à chercher un asile dans la liberté ; dont enfin la première guerre n’a eu pour objet que l’égalité des nations, l’indépendance des mers, et le maintien ou plutôt l’établissement d’un code qui manquait à la sûreté du commerce et au repos de l’Europe !"

Condorcet, philosophe guidé par la raison et la beauté, partisan à la fois des sciences et des arts, soutient que le progrès est comme le terreau nourricier dans lequel s’épanouissent ces disciplines, sans lequel aucune croissance et floraison n’est possible : "Loin que les progrès de la raison soient contraires à la perfection des beaux-arts, si ces progrès pouvaient s’arrêter, si nous étions condamnés à ne savoir que ce qu’on su nos pères, ces arts seraient bientôt anéantis… Pourquoi le règne de l’éloquence et de la poésie a-t-il été si court dans la Grèce et dans Rome ? C’est que celui des sciences n’y a pas été prolongé… Ces grands phénomènes, qui ont frappé les regards des premiers hommes et réveillé le génie des premiers inventeurs des arts, n’offriraient à leurs successeurs que des peintures usées qu’il ne serait plus au pouvoir du talent d’animer ou de rajeunir, si les philosophes, en déchirant le voile dont les fables et les systèmes ont si longtemps couvert la vérité, n’avaient montré aux yeux des poètes un nouveau monde agrandi par leurs découvertes. 

Dans des siècles livrés à l’erreur, Ovide et Lucrèce ont embelli des couleurs de la poésie les systèmes de Pythagore et les rêves d’Épicure. 

La loi éternelle de la nature nous est-elle enfin révélée ? Voltaire saisit ses pinceaux ; il peint, avec la palette de Virgile, le tableau de l’univers tracé par le compas de Newton."

Condorcet embrasse dans ce discours, avec un enthousiasme et un optimisme propre à ce XVIIIe siècle, toutes les espérances d’un monde qui, étant parvenu à abolir tous les vices, adopterait les valeurs universelles d’humanité et de fraternité.

Placés à cette heureuse époque, et témoins des derniers efforts de l’ignorance et de l’erreur, nous avons vu la raison sortir victorieuse de cette lutte si longue, si pénible, et nous pouvons nous écrier enfin : la vérité a vaincu ; le genre humain est sauvé ! Chaque siècle ajoutera de nouvelles lumières à celles du siècle qui l’aura précédé ; et ces progrès, que rien désormais ne peut arrêter ni suspendre, n’auront d’autres bornes que celles de la durée de l’univers.

Condorcet, également encyclopédiste, rencontre Voltaire, grâce à son ami et professeur le philosophe d'Alembert, ainsi que l'économiste et contrôleur général Turgot qui, impressionné par le jeune homme, le nomme inspecteur général de la Monnaie en 1774. 

Élu membre de l'Académie royale des Sciences à l'âge de 26 ans, et faisant preuve d’une réelle inclination pour l’exercice de la pensée qui le pousse à l’écriture de nombreuses publications, Condorcet se voit honoré d’un siège de secrétaire à l’Académie française contre Jean Sylvain Bailly, lui aussi mathématicien et homme politique -  qui fut appelé à devenir le premier maire de Paris le 15 juillet 1789 - candidat soutenu par le célèbre naturaliste Buffon. Le discours de réception de Condorcet fit l'objet d'un long compte-rendu sous la plume de son ami Dominique Joseph Garat, rédacteur dans la revue le Mercure de France.

L’Académicien nouvellement nommé rédige un Rapport sur un projet pour la réformation du cadastre de Haute-Guyenne de 1782 afin de régler les difficultés d’arpentage des terres et leur estimation. Ce rapport l’amène, afin d’établir un impôt juste et proportionnel au produit agricole, à préconiser un cadastre précis et rationnel qui n'existait pas à ce moment-là.

Condorcet comme mathématicien milite, dès 1785, pour que l'arithmétique politique, ancêtre de la statistique moderne, occupe une place équivalente dans l’enseignement au titre de science.

Condorcet occupera un rôle majeur pendant toute la période révolutionnaire en Montagnard réformateur. Mais inquiété par les Girondins après la perte de l’Assemblée en 1793, il est arrêté le 25 mars 1794 et conduit en prison à Bourg-la-Reine. Il fut retrouvé deux jours plus tard, sans vie dans sa cellule : les circonstances de sa mort restent encore énigmatiques.

L’Académie Française connut une courte "disparition" car elle fut supprimée par la Convention en 1793 avant d’être "ressuscitée" en 1803 par un décret du Premier consul Bonaparte ; et le siège 39 fut attribué à un homme d’Eglise : l’évêque constitutionnel de Laval, Noël-Gabriel-Luce Villar.

Bibliographie