En cette période singulière de confinement, que diriez-vous d'une balade philosophique ? Ces maîtres à penser nous offrent quelques clefs pour appréhender autrement ce temps infini qui s'offre à nous, avec, aujourd'hui, l'un des plus grands : Friedrich Nietzsche.

 Portrait de Friedrich Nietzsche vers 1875
Portrait de Friedrich Nietzsche vers 1875 © Freidrich Hartmann (1822-1902)

Lorsque l'on décide de consacrer une page au philosophe le plus référencé dans le monde après Michel Foucault, surgit immanquablement après un vertige, une angoisse : mais quel(s) ouvrage(s) choisir dans l'œuvre ? 

Car l'œuvre est colossale, puissante et intimidante, composite aussi par ses classiques et ses concepts et pas seulement philosophique car Nietzsche était aussi philologue, poète, pianiste et compositeur.

Friedrich Wilhelm Nietzsche est né le 15 octobre 1844 à Röcken, en Prusse, et meurt le 25 août 1900 à Weimar après avoir sombré dans la démence une dizaine d'années auparavant, le contraignant sur la fin de son existence à une vie dans un état mental quasi végétatif. 

Nietzsche auparavant a beaucoup écrit et nous a offert des œuvres centrales dans la pensée humaine, citons : Humain, trop humain (en 1878), Le Gai Savoir (1882 et 1887), Ainsi parlait Zarathoustra (1885), Par-delà le bien et le mal et Ecce homo (1908).

A ces livres les plus connus, se rajoutent ceux consacrés à la philologie, à la poésie, ses écrits de jeunesse et toute sa correspondance notamment avec Franz Liszt, Hippolyte Taine, Richard Wagner et le roi d'Italie Umberto 1er pour ne citer que les plus célèbres - sans oublier Paul Rée, son ami et Lou Von Salomé, écrivaine, l'une des premières femmes psychanalystes, qui a entretenu une relation des plus complexes avec le philosophe.

Face à ce choix cornélien, pourquoi ne pas l'aborder par les entrées d'un dictionnaire ? Dorian Astor, philosophe, normalien et germaniste, épaulé par 30 spécialistes, français et internationaux, nous offre à découvrir Nietzsche de A à Z, un dictionnaire sorti en 2017 dans la collection Bouquin chez Robert Laffont. Au fil des 1024 pages et 400 entrées qui vont de la brève notice à l'article développé de noms propres ou communs, ce dictionnaire, avec autant de prudence que le philosophe conférait au langage, sillonne les territoires du journalier autant que ceux des mythes.

Dans cette conjoncture historique et si singulière que nous vivons, voyons en trois mots / définitions ce que peut nous apprendre le père de concepts comme "l'éternel retour" ou "le surhumain" sur nos légitimes préoccupations du moment.

L comme liberté

Félicitations ici à Richard Schacht, le rédacteur de l'article car comme il le souligne lui-même, il est très difficile de définir la pensée et l'ensemble des différentes significations du mot "liberté" chez Nietzsche.

Les types de liberté qui retiennent le plus l'attention du philosophe sont ceux que l'on peut associer à la créativité (au sens le plus large). 

L'idée de liberté qu'il considère comme la plus importante est celle de "liberté de l'esprit". Mais il existe d'autres types de liberté qui l'intéressent comme la libération d'un obstacle ou de quelque chose d'oppressant avec l'idée de devenir ce que l'on est par ce surpassement, cette délivrance. 

Richard Schacht souligne également que chez Nietzsche, la liberté ne se conçoit pas comme l'absence de contraintes, mais que ces "hommes libres" se caractérisent par une maîtrise de soi, par la capacité de se lier à soi-même par des promesses et des engagements. 

En somme, un "esprit libre" est un esprit qui s'est libéré de lui-même et qui fait aussi preuve de créativité. Car l'idée d'affirmation créatrice, voire de création même comme paradigme d'une plus haute sorte de liberté que celle de la libération, est prépondérante pour le philosophe.

M comme maladie (et santé) 

Philippe Choulet, le rédacteur de l'article, explique d'entrée de jeu que ces deux concepts chez Nietzsche sont corrélatifs et réciproques, peu stables et soumis à de nombreux renversements.

Nietzsche est un farouche opposant à l'idée de libre arbitre, preuve en est qu'il considère le criminel comme un malade. 

Il n'y a pas, au regard d'une réflexion menée à partir des Grecs (qui ont compris la fécondité de la maladie, en art en particulier), d'absolu de la santé, ni de la maladie. 

Plutôt que de déifier le médecin, mieux vaut être son propre médecin en portant une attention particulière aux bonnes et mauvaises habitudes qui déterminent santé et maladie. 

Nietzsche en médecin philosophe, aborde les problèmes selon plusieurs niveaux d'approche : en premier lieu, la dimension physique, corporelle, de la maladie et ensuite celle nerveuse et morbide. Ce n'est pas tant "la maladie" qu'il faut soigner que la santé, avec la question du soin de soi et de l'art de vivre. 

Important, le fait est que pour savoir ce qu'est la santé, il faut être passé par la maladie. Et enfin, dans la rémission, le hasard et l'incertitude règnent et si la guérison survient, cette victoire donne à célébrer "la grande santé", la joie du grand désir de "savoir".

S comme solitude

Juliette Chiche souligne dans son article que le grand solitaire que fut Nietzsche a renforcé l'image du philosophe errant et sans attache, poussé continuellement à l'exil par ses douleurs. Seulement cette solitude fut aussi une contrainte qu'il a contrebalancée en créant et en entretenant des cercles d'amitiés et d'intellectuels.

Nietzsche évoque souvent sa quête volontaire de solitude, d'être un étranger ou un clandestin tout en ne cessant de s'en plaindre. Le philosophe procède dans ses écrits à une vive mise en garde : 

La solitude… implante l'outrecuidance

et 

qu'il est vain et salutaire de croire que l'on peut se soustraire à l'influence des autres.

La vraie solitude n'est pas physique, elle ne consiste pas à s'isoler mais à se tenir à l'écart de la foule, c'est-à-dire à ne pas penser comme elle. "Solitude" rime avec "pudeur" et surtout avec "respect des souffrances de l'autre". Elle n'est pas "misanthropie". Le philosophe, par la solitude, se met en rapport avec l'altérité ; elle le pousse à se questionner, à se détacher de soi.

Nous ne saurions trop vous conseiller de lire tout Nietzsche et, aux élèves des classes de Terminale, particulièrement les œuvres au programme : celles traitant de la morale et la métaphysique. Le philosophe fait l'objet d'une multitude de publications en plus de ses propres ouvrages (plus de 3000 références en tout).

Bibliographie transversale et sélective

Aller plus loin

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