Le terme "écologie" fut inventé au XIXe siècle, désignant à la fois une discipline scientifique puis un courant idéologique. Quels rapports entretenaient alors les hommes avec l’environnement dans l’Antiquité ? Cherchons les traces de cette conscience écologique dans l’Histoire naturelle du philosophe Pline l'Ancien.

Portrait de Pline l'ancien, gravure sur bois
Portrait de Pline l'ancien, gravure sur bois © Getty

Avant qu’elle ne soit une étiquette politique ou un courant idéologique, l’écologie fut le terme désignant une science qui étudiait les interactions des êtres vivants avec leur environnement et entre eux au sein de cet environnement. Le terme "écologie" apparait pour la première fois sous la plume d’Ernst Haeckel, un biologiste allemand darwiniste, dans son livre Morphologie générale des organismes, désignant ainsi "la science des relations des organismes avec le monde environnant, c'est-à-dire : la science des conditions d'existence". Quant au concept d’écologie, il est évoqué, sept ans auparavant, par Charles Darwin en 1859 dans le préambule de De l'origine des espèces, sous le nom d'"économie de la nature". En France le terme apparait pour la première fois vers 1874 et soutient une idéologie politique en réaction à l’avènement de l’ère industrielle.

Peut-on en déduire que c’est à partir du XIXe siècle, de l’ère dite industrielle seulement, que les hommes ont réfléchi à leurs relations avec l’environnement ainsi que des répercussions de leurs modes de vie sur l’ensemble de la sphère du vivant ? Il est alors facile d’imaginer qu’auparavant, dès les périodes les plus anciennes, le mode de vie des populations s’accordait en une harmonie parfaite avec la nature, ignorant par là même, la spéculation immobilière, la pollution, l’extinction d'espèces animales, la dénaturation de l'environnement ou la falsification des produits naturels ?

Remontons 20 siècles en arrière afin de rechercher, dans l’une des œuvres le plus immenses écrites par un homme de guerre et d’État, juriste et philosophe de formation, les observations et évocations "critiques" au sujet des modes de vie et des rapports de l’homme avec la nature et ses ressources. 

Pline l’Ancien, écologiste ?

Pline l’Ancien est l’auteur de l’Histoire naturelle, une œuvre monumentale en prose de 17 volumes publiés en 77 ap. J.-C. Dans cette encyclopédie des connaissances de l’époque impériale romaine, le philosophe a inventorié tout le savoir de son époque sur des sujets aussi variés que l'astronomie, l'anthropologie, la psychologie ou la métallurgie mais aussi la botanique, la zoologie et la minéralogie.

Ainsi Pline l’Ancien peut incontestablement être qualifié de scientifique et de naturaliste au sens premier du terme, apparu en 1527 et qualifiant le spécialiste d'histoire naturelle. D’ailleurs le titre de son grand œuvre n’est-il pas justement : Histoire naturelle !

Quant à qualifier Pline l’Ancien, d’ "écologiste", il n’y a qu’un pas aisément franchi par certains historiens et philosophes comme l’écoféministe et historienne des sciences américaine Carolyn Merchant qui identifie dans l’œuvre de Pline l'Ancien une vision du monde qu'on pourrait qualifier aujourd'hui comme relevant de l'écologie. Cette "lecture" interprétative de l’Histoire naturelle peut sembler juste à partir du moment où l’on contextualise historiquement l’œuvre et l’auteur.

En effet, Pline l’Ancien est "écologiste" en raison de ses domaines d’étude mais également, en bon stoïcien, par amour de la nature, elle-même "mère de toute chose" comme il le précise dans le premier chapitre du tome XXXIII, Traitant des métaux :

"L'industrie, pour divers motifs, fouille le sein de la terre. Ici elle creuse pour satisfaire l'avarice, et va chercher l'or, l'argent, l'électrum, le cuivre ; là, pour satisfaire le luxe, elle poursuit les pierres précieuses employées à décorer les murailles ou à parer les mains ; ailleurs, elle sert un courage furieux en extrayant le fer, plus à gré que l'or même au milieu de la guerre et du carnage. 

Nous suivons toutes les veines de la terre, et, vivant sur les excavations que nous avons faites, nous nous étonnons que parfois elle s'entrouvre ou qu'elle tremble ! Comme si l'indignation ne suffisait pour arracher de pareils châtiments à cette mère sacrée ! 

Nous pénétrons dans ses entrailles, nous cherchons des richesses dans le séjour des mânes : ne semble-t-il pas qu'elle ne soit ni assez bienfaisante ni assez féconde là où nos pieds la foulent ? … En se laissant aller à l'imagination, que l'on calcule combien il faudra de siècles pour mettre fin à ces travaux qui l'épuisent, et jusqu'où pénétrera notre cupidité ! Combien notre vie serait innocente, combien heureuse, combien même voluptueuse, si nous ne désirions que ce qui se trouve à la surface de la terre, en un mot, que ce qui est à notre portée !"

Pline l’Ancien observe, décrit et s’inquiète déjà des conséquences terribles de l’exploitation des ressources qui éprouve durement cette "terre mère" qui s’en trouve ébranlée. 

Pline l’Ancien étudia d’abord la philosophie puis fût avocat avant d’entamer une carrière militaire qui le conduisit notamment en Germanie où il participa à la construction du canal entre le Rhin et la Meuse avant d’occuper le poste d’administrateur des finances impériales en Gaule Narbonnaise puis enfin de devenir procurateur en Hispanie romaine et en Gaule Belgique sous le règne de son ami l’empereur Vespasien. Ce haut fonctionnaire globe-trotter fût un observateur privilégié de toutes les grandes réalisations et édifications techniques qui nécessitent d’importantes ressources mises à notre disposition par la nature et dont l’exploitation déraisonnable n’est pas sans conséquence comme il en témoigne de nouveau dans les chapitres 2 et 3 du tome XXXVI, Traitant de l'histoire naturelle des pierres :

"Tout ce dont nous avons traité jusqu'au présent livre peut paraître créé pour l'homme ; mais les montagnes, la nature les avait faites pour elle-même, afin de protéger par une sorte de construction les entrailles de la terre, afin de dompter la violence des fleuves, de briser les flots de la mer, et de contenir par ce qu'elle avait de plus dur les éléments les plus turbulents. Et nous, nous coupons en masses, nous les transportons sans autre intérêt que celui de nos plaisirs… Maintenant ces monts sont taillés pour nous livrer mille espaces de marbre. On ouvre les promontoires à la mer ; on travaille à niveler le globe. Nous enlevons les barrières destinées à séparer les nations ; nous construisons des vaisseaux pour transporter des marbres… 

Pour quelle utilité ou pour quel plaisir les mortels se font-ils les agents ou plutôt les victimes de tant de travaux, si ce n'est afin de reposer entre des pierres tachetées ? 

En faisant ces réflexions, on est pris d'une grande honte même pour l'Antiquité. Il existe des lois, défendant de servir sur les tables des glandes de porc, des loirs, et autres délicatesses inutiles à mentionner ; et aucune n'a été rendue qui défendit d'importer des marbres et de traverser les mers pour cet objet." 

Pline l’Ancien s’exprime autant en observateur et dénonciateur de ces pratiques qu’en tant qu’homme de lois au fait de celles-ci. Plus étonnant, dans l’immensité de son œuvre qu’est l’Histoire naturelle, Pline l’Ancien évoque aussi l’urbanisme.

Bâtir intelligemment 

Sous l’empereur Néron, Pline l’Ancien vécut principalement à Rome. Il fut témoin du grand incendie qui frappa la cité dans la nuit du 18 juillet 64 et qui sévit pendant six jours et sept nuits, se propageant pratiquement dans toute la ville. Suite à cette catastrophe, Pline l’Ancien assista entre autres à la construction de la Domus Aurea (immense palais impérial) de Néron. Outre le bilan humain qui fût lourd, des milliers de romains périrent dans la catastrophe, de nombreux édifices publics et monuments furent détruits ainsi qu'environ 4 000 insulæ (immeuble d’habitation) et 132 domus (demeure ou maison) qui nécessitèrent une reconstruction.

Pline l’Ancien observe, avec attention, la construction de cette nouvelle Rome. L’occasion lui est alors offerte d’évoquer l’urbanisme romain de cette époque, à commencer par les bâtiments ou les maisons. Et il constate que ces nouvelles constructions, bâties avec des matériaux à bas prix, s’effondrent trop fréquemment :

La cause de la ruine de tant d'édifices à Rome, c'est que, par une épargne frauduleuse de chaux, les moellons sont réunis sans ce qui doit les souder. Plus la chaux fusée est vieille, mieux elle tient. 

"Dans les lois qui réglaient anciennement les constructions, il est dit que l'entrepreneur n'emploiera pas de chaux de moins de trois ans : aussi aucune crevasse n'est venue défigurer les enduits des anciennes morailles. A l'égard de l'enduit extérieur, il n'est pas suffisamment brillant, à moins de trois couches de mortier de sable et de deux couches de mortier de marbre. Dans les lieux marécageux ou voisins de la mer, on substituera au mortier de sable un mortier de tessons broyés."

Des malfaçons dans le processus de construction, l’utilisation de matériaux inappropriés ou mal employés, tout autant de problèmes qu’il consigne, agrémentés  de conseils qu’il prodigue aux bâtisseurs dans le tome XXXVI, Traitant de l'histoire naturelle des pierres au chapitre 55 intitulé : Défauts dans la construction. Des enduits.

Pline l’Ancien dénonce aussi, dans le chapitre 19, Agrément des jardins du tome XIX, Traitant de la nature du lin et de l'horticulture, la spéculation immobilière à Rome qui entraîne la disparition des jardins de ville dans les quartiers populaires : 

"Ce qui faisait aimer les jardins, c'est qu'ils n'exigeaient pas de feu et économisaient le bois, offrant des mets toujours prêts et sous la main. Ces mets, qui se nomment acetaria (mangés au vinaigre), sont faciles à digérer, n'alourdissent pas l'intelligence, et excitent très peu le désir du pain. Les assaisonnements qu'ils fournissaient témoignent de l'usage de ne pas recourir à autrui, et de se passer du poivre de l'Inde, et de tout ce que nous allons chercher au-delà des mers." 

Autrefois le peuple de la ville, entretenant à ses fenêtres des espèces de jardins, présentait aux yeux une image continuelle de la campagne, avant que les brigandages horribles d'une multitude innombrable eussent forcé à griller tous les jours des maisons.

Si Pline l’Ancien ne connaissait pas "l’impact carbone" des produits d’exportation, il "milite" cependant pour une consommation locale de produits frais et sains.

Consommer naturel 

Pline l’Ancien, en tant que membre de cette société romaine privilégiée, est invité aux banquets. Et parmi tant de domaines qui l’intéressent, la gastronomie tient une place de choix dans son œuvre. Le livre XIV de l'Histoire Naturelle est dédié à ce thème et offre une mine inépuisable de renseignements sur les habitudes alimentaires des Romains et la viticulture. Pline l’Ancien y consacre pas moins de 22 chapitres détaillant les différentes espèces de vignes, la nature du sol, le rôle que joue le climat sur le vin et les différents types de vin d'Italie et d'outre-mer ; d’autres détaillent par le menu, les plaisirs de la table qu’offrent, les viandes, les poissons, les gibiers, l'apiculture, la boulangerie et les légumes.

Comme la botanique le passionnait également, il étudie aussi les plantes odorantes et médicinales, le blé, l'agriculture, le jardinage et les arbres fruitiers. Et dans le tome XIV, Traitant des arbres fruitiers, Pline dénonce les pratiques de frelatage du vin dans le chapitre intitulé Par quel procédé on apprête les moûts

Nous devons aussi traiter de la façon d’apprêter le vin (...) L’Afrique tempère son âpreté avec du plâtre et aussi, en certaines régions, avec de la chaux. La Grèce emploie l’argile, le marbre, le sel ou l’eau de mer pour donner du montant aux vins plats, une partie de l’Italie la poix de crapula ; l’apprêt des moûts à la résine y est commun, comme dans les provinces voisines ; en certains lieux, on apprête avec de la lie de vin d’une autre année ou avec du vinaigre. Le moût lui-même peut aussi servir d’ingrédient ; pour l’adoucir, on le réduit par la cuisson à proportion de sa force, mais, ainsi apprêté, il ne se conserve pas, dit-on, plus d’un an.

Et plus loin, il milite pour un vin naturel, bio en somme :

"Souvenons-nous que le vin est le jus d’un fruit qui, d’abord à l’état de moût, a pris de la force par la fermentation. Le mélange de plusieurs vins est nuisible à tout le monde. 

Le vin le plus salubre est celui auquel on n’a rien ajouté dans le moût et il est encore meilleur si les vases n’ont pas été poissés. Quant aux vins traités par le marbre, le plâtre ou la chaux, quel est l’homme, même robuste, qui ne les redouterait ? 

Les vins préparés avec l’eau de mer sont donc des plus contraires à l’estomac, aux nerfs et à la vessie. Les vins traités avec la résine passent pour bons pour les estomacs froids mais pour ne pas convenir dans les vomissements, non plus que le moût, la sapa (sorte de vin cuit) et le vin de paille. Le vin nouveau résiné n’est bon pour personne ; il cause des maux de tête et des vertiges."

Cet extrait de texte, issu du chapitre 24 Quels sont les malades auxquels il faut donner du vin, et quand du tome XXIII, Traitant des remèdes tirés des arbres cultivés, montre la place prépondérante de ce breuvage sur les tables romaines et le souci qu’ils accordaient à sa qualité.

Publié de son vivant en 77, l’Histoire naturelle n’est évidemment pas seulement un plaidoyer "écologique", définissant un rapport naturel et respectueux entre les hommes et l’environnement, car l’œuvre est immense. Dans cette encyclopédie monumentale, Pline a consigné avec un talent d’écrivain tout le savoir de son époque en matière de connaissances scientifiques et techniques et l’Histoire naturelle fut longtemps une référence en matière de connaissance universelle. 

Buffon prend l’œuvre de Pline l’Ancien pour modèle de son œuvre majeure, l’Histoire naturelle, générale et particulière, avec la description du Cabinet du Roy dont la publication en volumes s'étend de 1749 à 1804. Il va même jusqu’à emprunter une citation en latin de Pline l’Ancien dans son introduction :

« Res ardua uetustis nouitatem dare, nouis auctoritatem, obsoletis nitorem, obscuris lucem, fastiditis gratiam, dubiis fidem ; omnibus uero naturam et naturae suae omnia.  » 

"C'est un projet ardu de donner un caractère nouveau à ce qui est ancien, de l'autorité à ce qui est nouveau, de la brillance à ce qui est terne, de la lumière à ce qui est obscur, du crédit à ce qui est dédaigné, de l'assurance aux idées dont on doute, et surtout de rendre sa nature à toutes choses, et à la nature tout ce qui lui appartient." 

Si les siècles suivant, l'œuvre de Pline perd son intérêt scientifique en partie par les rapides progrès techniques de l’ère industrielle, elle demeure activement étudiée par les historiens et les érudits, bénéficiant de plus de deux cents éditions produites à la fin du XIXe siècle.

Un intérêt qui perdure encore aujourd’hui puisque l’Histoire naturelle a bénéficié d’une édition critique en Pléiade en 2013 puis en 2017 de sa réédition dans la traduction d’Émile Littré aux Belles Lettres.

Une curiosité  mortelle

La mort de Pline l’Ancien, comme son œuvre, est entrée dans l’Histoire grâce au récit qu’en fit son neveu, Pline le Jeune :

Mon oncle se coucha sur un drap étendu, demanda de l'eau froide, et en but deux fois. Bientôt des flammes et une odeur de soufre qui en annonçait l'approche mirent tout le monde en fuite et forcèrent mon oncle à se lever. Il se lève, appuyé sur deux jeunes esclaves, et au même instant il tombe mort. J'imagine que cette épaisse vapeur arrêta sa respiration et le suffoqua. Il avait naturellement la poitrine faible, étroite et souvent haletante. 

L’histoire est tragique : en effet, poussé par une insatiable curiosité, Pline l’Ancien se trouvait à Misène, en tant que Préfet commandant la flotte militaire romaine, le 24 août 79, date historiquement fixée pour l'éruption du Vésuve qui ensevelit les villes de Pompéi et d’Herculanum. Le savant, voulant observer le phénomène au plus près ainsi que de porter secours à ses amis acculés sur les plages de la baie de Naples, partit avec ses galères, traversant la baie jusqu'à Stabies. Et c’est probablement là qu’il mourut, asphyxié, à l’âge de 56 ans.

Bibliographie