En cette période singulière de confinement, que diriez-vous d'une balade philosophique ? Ces maîtres à penser nous offrent quelques clefs pour appréhender autrement ce temps infini qui s'offre à nous… Une promenade immobile avec l'ami de Montaigne, Étienne de la Boétie, et son "Discours de la servitude volontaire".

Monument à Étienne de La Boétie (1892), détail, Sarlat-la-Canéda (Dordogne, France)
Monument à Étienne de La Boétie (1892), détail, Sarlat-la-Canéda (Dordogne, France) © Getty

"Parce que c'était lui ; parce que c'était moi" le célèbre Montaigne rend hommage dans ses Essais à l'amitié qui le liait à Étienne de La Boétie.

Quand  à cette autre citation : "Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux", que l'on attribue à La Boétie, considéré comme le premier des Modernes, elle ne figure dans aucun de ces textes, mais illustre parfaitement la démonstration et les réflexions qu'il nous offre dans son essai le plus emblématique sur les rapports de domination entre les peuples et les puissants de ce monde : le Discours sur la servitude volontaire. 

Étienne de la Boétie, conseiller au Parlement de Bordeaux

La Boétie est né le 1er novembre 1530 à Sarlat. Après de brillantes études et une licencie en droit civil en 1553 de l'Université d'Orléans, il est nommé, deux ans avant l'âge légal, en qualité de conseiller au Parlement de Bordeaux. À partir de 1560, La Boétie est chargé, par Michel de L'Hospital, d’intervenir dans plusieurs négociations pour parvenir à la paix dans les guerres de religion opposant catholiques et protestants, guerres qui font rage en cette période de troubles religieux.

Une pensée précoce

Le Discours sur la servitude volontaire est écrit par la Boétie alors qu'il avait à peine 16 ou 18 ans et qu'il n'était encore qu'étudiant en droit à l’université d’Orléans, se destinant à une carrière dans la magistrature. Ce futur serviteur de l'État rédige, en 1574, dans ce qui fut, en premier lieu, des fragments puis en intégralité en 1576, un réquisitoire contre l'absolutisme et pose la question de la légitimité de toute autorité sur une population et des rapports de domination et de servitude. La Boétie est toujours resté un fidèle serviteur de l’ordre public, il est pourtant regardé comme un précurseur intellectuel de l’anarchisme, de la désobéissance civile et surtout, comme l’un des tout premiers théoriciens de l’aliénation.

Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres.

Le Discours, une pensée en contrepoint

En résumé et à l'inverse de ce que l'on peut imaginer, il n'y a que de la servitude volontaire et non forcée. Pour preuve : comment concevoir qu'un petit nombre, que La Boétie appelle "maîtres" ou "tyrans", réussît à soumettre et imposer obéissance à l'ensemble des citoyens ?

De plus, même quand ce pouvoir s’est imposé par la force des armes et la brutalité des méthodes, il ne peut exploiter durablement une société sans la collaboration, active ou résignée, d’une partie notable de ses membres. La Boétie cherche et propose dans son Discours les raisons de cet assujettissement.

Trois raisons à ce "Pourquoi obéit-on ?"

  • La première raison pour la Boétie est évidente et s'adresse aux hommes qui n'ont jamais connu un autre état que celui de la soumission : 

Les hommes nés sous le joug, puis nourris et élevés dans la servitude… se contentent de vivre comme ils sont nés… et ils prennent pour leur état de nature, l’état de leur naissance.

  • La seconde est une constatation "désarmante", en effet, il explique que les individus soumis perdent toute ardeur au combat, exceptée celui que les tyrans imposent en maintenant les hommes dans cet état stupide, en leur offrant "du pain et des jeux ".
  • Et enfin, dernière raison, le tyran bénéficie du soutien d'hommes fidèles qui soumettent tout le pays. Ceux-là même qui ont également des hommes ont à leur dépendance d’autres individus jusqu'à des postes moins importants dans les provinces.

Ainsi les hommes situés tout en bas de cette pyramide, les fermiers et les ouvriers, sont dans un certain sens "libres" mais exécutent les ordres de leurs supérieurs et paradoxalement bien plus heureux que ceux qui les traitent comme des forçats ou des esclaves. 

Mais peut-on qualifier cet état de liberté ? Aucunement, car le socle de cette édifice pyramidal est constitué d'hommes ne possédant rien pas même leurs propres corps.

Bibliographie

  • Discours de la servitude volontaire, Étienne de La Boétie, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2002
  • Discours sur la servitude volontaire, Étienne de La Boétie, Librio Philosophie (version suivie De la liberté des Anciens et des Modernes de Benjamin Constant et Le loup et le Chien de Jean de La Fontaine)

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