Que diriez-vous pour vos vacances d’été d’un petit séjour à Ibiza avec pour guide le philosophe roumain Emil Cioran ? Durant l’été 1966, Emil Cioran séjourne à Talamanca, village de l’île où en proie à une crise intense, entre insomnies et émerveillements, il rédige un cahier consignant ses coups de blues et de cœur.

Emil Cioran (1911-1995)
Emil Cioran (1911-1995) © Getty / Sophie Bassouls

Oubliez bains de soleil et mojitos, les « beach clubs » et les « closing party » ce n’est pas le genre de vacances du philosophe roumain Emil Cioran.

Étant toute l’année en état de vacance, quand les vacances proprement dites arrivent, je réalise mieux que d’habitude le vide dans lequel je vis : c’est le vide au second degré, et dont on est conscient à chaque instant, le vide officiel de mon existence.

Ces réflexions extraites de son Cahier de Talamanca, esquissent le portrait d’un philosophe nihiliste, désespéré par ses contemporains et l’existence, à la psychologie et physiologie éprouvées par l’iniquité et l’inanité d’un monde dont il prophétisait l’anéantissement imminent dans chacun de ses ouvrages. Et pourtant ceux qui ont connu Emil Cioran, décrivent un homme charmant et drôle, tout l’opposé du sombre prédicateur de ses écrits.

Le Cahier de Talamanca

Verena von der Heyden-Rynsch précise dans la préface des Cahiers de Talamanca rédigé par le philosophe lors de son séjour à Ibiza entre le 31 juillet et le 25 août 1966, qu’Emil Cioran était « l’homme de trois patries : celle de son enfance, la Roumanie, celle de sa langue, la France et celle de son âme, l’Espagne ». Une Espagne qui le bouleverse lorsqu’il arpente les petites rues de sa villégiature estivale :

14 août. Tout à l’heure, en montant le chemin pour rentrer, j’ai entendu une rengaine espagnole, telle qu’on en entend tous les jours à la radio d’ici, et la nostalgie qui s’en dégageait, ou que j’en extrayais, m’a presque amené au bord des larmes. En Espagne, la nostalgie est chez elle, toute la vie y est souterrainement traversée par un courant de regrets et d’appels déchirants, de lamentation chantante, de pleurs mélodieux. 

Cette "forme de mélancolie permanente… qui est une sorte d’ennui raffiné, le sentiment d’un exil irrévocable." propre à l’Espagne, touche particulièrement Emil Cioran car ce sentiment prégnant résonne singulièrement dans l’intimité du philosophe qui fût interdit de séjour dans son pays d'origine à partir de 1946, année à partir de laquelle il devient apatride. Cet exil au long cours de sa Roumanie natale à partir de 1937 suscita chez lui une forme de nostalgie teintée de révolte contre cette mère patrie qu’il chérissait tant. 

Emil Cioran était aussi fasciné par les grandes figures littéraires et historiques espagnoles, l’écrivain Miguel de Unamuno, la poétesse Maria Zambrano et plus particulièrement par la mystique du XVIe siècle Thérèse d’Avila qui écrit dans Les Fondations, son ouvrage autobiographique : "alors que des autres maladies on guérit ou on en meurt, la nostalgie est impossible à guérir". Rien d’étonnant alors que le philosophe affirme que la sainte lui a "énormément appris et l’a "littérairement" bouleversé" ! 

Dans le passé Emil Cioran visita Tolède et Valladolid et choisit de délaisser pour quelques semaines de vacances estivales sa mansarde du 21 Rue de l’Odéon pendant l’été 66, pour une petite maison dans ce petit village d’Ibiza de la plus grande des îles Pityuses et durant lequel, il consigne soigneusement ses impressions dans un Cahier…

Les vacances d’un insomniaque

Au milieu de la nuit s’ouvre pour moi un trou béant.

Emil Cioran fût toute sa vie en proie à l’insomnie. Il raconte cet événement terrible survenu alors qu’il était étudiant en philosophie à l’Université de Bucarest : "Il était à peu près 14 heures après le déjeuner. Je venais de m’effondrer sur le canapé avec force soupirs et en disant que je n’en pouvais plus. Je devais avoir vingt, vingt et un ans. Peut-être moins. Je souffrais d’insomnie. Avec des somnifères j’arrivais à dormir trois, au maximum quatre heures. Je me réveillais toujours à la suite de cauchemars intolérables… Je me rappelle, ma mère, ce mot terrible : « si j’avais su je me serais fait avorter »."

Et comme les affres de l’insomnie ne lui offrent aucun répit, même en vacances, le philosophe en profite comme à Paris pour arpenter inlassablement les rues, contempler les paysages et méditer sur les « surgissements » :

8 août. Me suis levé vers 4 heures du matin et me suis promené le long de la mer. Assis sur un rocher. J’attendais le jour. Quand la lumière surgit, elle ne vint pas d’en-haut, mais des rochers alentour, comme si elle y fût cachée et qu’elle attendît le matin pour apparaître. Cette transfiguration de la matière, si belle, si irréelle, me fît oublier les réflexions amères par quoi débute chacune de mes insomnies.

Emil Cioran fût accusé à tort de faire l’apologie du suicide dans ses ouvrages. À l’origine de ce malentendu, une incompréhension sur le sens même de son propos, qu’il dissipe dans une lettre à un ami : "Dans ma jeunesse, j’ai vécu chaque jour avec cette idée, l’idée du suicide. Plus tard aussi, et jusqu’à maintenant, mais peut-être pas avec la même intensité. Et si je suis encore en vie, c’est grâce à cette idée. Je n’ai pu endurer la vie que grâce à elle, elle était mon soutien : « tu es maitre de ta vie, tu peux te tuer quand tu veux », et toutes mes folies, tous mes excès, c’est ainsi que j’ai pu les supporter". Chez Cioran, le suicide est donc une simple bifurcation définitive, une échappatoire possible, une "idée" salvatrice qui tourne à l’obsession même lors de son séjour :

Ma première pensée en sortant du lit au milieu de la nuit fut d’aller me jeter dans la mer du haut de la falaise. – Mais la nuit était parfaite et sans reproche : elle m’a tout bonnement comblé.

Lors de ces déambulations nocturnes face aux paysages de l’île qui lui procurent comme une sensation diffuse d’apaisement et de réconciliation, et ce malgré ses tourments, le philosophe semble douloureusement renouer avec le « paradis perdu », celui de l’enfance, du pays natal, etc.  

16 août. Nuit atroce. Ce climat ne me vaut rien. Bains de mer, vents, chaleur, tout concourt à réveiller mes maux, à les fouetter, à les rappeler à ma conscience. Je suis allé me promener, vers 5 heures, le long des rochers. Et de nouveau le charme de ce paysage a joué. Quelle chance de souffrir dans un cadre pareil ! 

Vous l’avez compris, Emil Cioran n’est pas un adepte des bains de soleil et de mer… 

Un tantinet hypocondriaque, le philosophe somatise ce fameux désespoir qui lui a assuré sa réputation de plume, celle d’un écrivain nihiliste bilieux alors qu’il était tout autre dans la vie.

Emil  Cioran plutôt rieur et affable, appréciait échanger avec des inconnus au fil de ses balades parisiennes tout comme dans le petit village espagnol : "Un maçon d’Ibiza raconte qu’il y a dix ans, avant l’invasion des touristes, les habitants étaient gentils, affables, vous invitaient [à] manger chez eux, laissaient la maison  ouverte jour et nuit ; maintenant, ils la ferment à clef, sont devenus égoïstes, vous parlent à peine, sont renfermés et soupçonneux, et mangent mieux. Mais qu’ils vivent mieux, qu’ils soient plus heureux, c’est douteux. Avant, ils gagnaient peu, mais ils n’avaient pas de besoins ; aujourd’hui, ils en ont beaucoup, qu’ils doivent satisfaire. Aussi travaillent-ils bien plus qu’avant, ils se fatiguent, se crèvent, mais, pas plus que les touristes, ils ne peuvent se reposer. Le silence a disparu de l’île : nuit et jour les avions la survolent et font un vacarme, qui est le prix que les indigènes payent pour le privilège qu’ils ont obtenu de pouvoir manger à leur faim. Les ravages de la « civilisation » sont si évidents qu’on a honte de les signaler encore."

Même en vacances Emil Cioran, grand calomniateur de l’univers et des civilisations, ne se dépare pas de cette ironie qui le caractérise autant qu’il se désespère de la routine qui s’installe, une litanie des jours bien trop semblable de celle qu’il  subit à Paris :  

Faire deux jours de voyage pour fuir Paris et retrouver radio, transistor etc., tout ce qu’on abominait partant.

Ainsi "après une nuit blanche, me voilà confiné dans la petite maison, redoutant d’affronter le soleil, attendant la nuit pour pouvoir prendre un peu d’exercice. Etre venu jusqu’ici pour un résultat aussi lamentable !"

Le cafard du vacancier

J’ai beau changer de place, - j’aurais beau changer de monde -, je me retrouve toujours avec moi, avec le même moi. 

Alors que la perspective du retour se profile déjà à l’horizon, qu’aux vagues à l’âme des nuits d’insomnie se succèdent les incommodités de la chaleur écrasante du jour, Emil Cioran songe déjà à ce qui l’attend à Paris : "Ce qui fait peur à l’idée de rentrer de vacances, c’est la perspective de trouver dans le courrier quelque enveloppe encadrée de noir où figure le nom d’un ami ou d’un parent. Les amis, j’ai remarqué qu’ils meurent pendant les vacances.  À mon retour, j’aurais à choisir entre écrire sur la cafard ou celui sur la rédemption, deux projets entre lesquels je balance depuis quelques mois."

Le cafard consubstantiel et démoniaque comme le définit le philosophe …

J’ai en commun avec le Diable la mauvaise humeur, fondement éternel du cafard. Comme lui, je suis bilieux par décret divin

La contemplation de la mer limitée par l’horizon infini qui jusque-là consolait ses tourments intérieurs ne fait alors qu’exacerber cette périlleuse sensation :

Cafard inouï à l’idée de quitter Talamanca. À vraie dire, Paris et cafard c’est tout un pour moi. Il ne faudrait pas aller dans des lieux où le bonheur paraît concevable. Par malheur cet endroit est trop beau pour qu’on puisse s’en arracher sans déchirement.

Emil Cioran boucle ses valises et malgré le ciel azuré d’Ibiza, s’assombrit à l’idée de retrouver la capitale : 

En deux jours, je vais donc regagner Paris – pour y sécréter du cafard … 

Un état que le philosophe analyse ainsi : "Le cafard apparait comme une angoisse dévalorisée. En fait, il est plus virulent que l’angoisse ; mais il ne se donne pas les grands airs de celle-ci. Il est plus modeste, mais aussi plus terrible, car il peut surgir à tout moment, alors que l’angoisse, plus prétentieuse, ne se manifeste que dans les grandes occasions."

Bien sûr ce portrait estival du philosophe est peu nuancé et guère flatteur… Deux anecdotes illustrent avec justesse le "drôle de bonhomme" non dépourvu d’humour qu’était Emil Cioran :

"Vivant de sa plume" ou presque, bénéficiant toute sa vie de l’aide financière et matérielle de rares amis,  Emil Cioran continua de prendre ses repas au restaurant universitaire jusque vers l'âge de 40 ans avant que la direction de la Sorbonne ne le frappe d’exclusion (la limite d’âge requise pour bénéficier des avantages offerts aux étudiants était de 27 ans). 

Enfin l’écrivain Louis Nucera, qui fut l’ami de Cioran, relate dans Mes ports d’attache cet épisode qui illustre parfaitement toute la malicieuse ironie du "personnage" : "À Zurich, dans un amphithéâtre, alors qu’on célébrait Cioran comme l’héritier et l’égal de Nietzsche, de Kierkegaard, Schopenhauer, Dostoïevski, Baudelaire, que des universitaires éminents mentionnaient à son propos Marc Aurèle, Maître Eckart et quelques ermites anonymes "las de chercher Dieu", que sa vocation métaphysique rejoignait dans les esprits celle de Pascal, que son style pétri de "chair hurlante", de soupirs et de sarcasmes était loué, quand on lui demanda d’intervenir, Cioran déclara, en français : "Mais je ne suis qu’un déconneur !". S’ensuivit un instant irrésistible : troublés, les professeurs se sont évertués en vain de trouver l’équivalent allemand du mot déconneur." 

Emil Cioran est né le 8 avril 1911 à Resinár, alors en Autriche-Hongrie. Avant sa venue en France, il avait jusque-là publé en roumain plusieurs ouvrages dont le premier :  Sur les cimes du désespoir, lui valut la notoriété en Roumanie malgré son jeune âge : il n’a alors que 22 ans. Mais à partir de 1949, date de la parution du Précis de décomposition chez Gallimard, Emil Cioran réfugié depuis quelques années sous sa mansarde parisienne, écrit directement et exclusivement en français car :

On n'habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c'est cela et rien d'autre. 

La philosophe Linda Lê écrit à son sujet : « Cioran maniait la langue française avec l’habilité d’un horloger de l’âme et la précision d’un chirurgien qui extrait un morceau de chair à vif. »

Outre des petits bijoux d’ironie que sont les syllogismes qu’il publie sous forme de recueils, Cioran rédige également des textes plus longs notamment ses Exercices d'admiration, livre qui obtient un certain succès lors de sa parution en 1986 en France et offre alors une renommée au philosophe. Pourtant Emil Cioran refusa toute sa vie tous les prix littéraires à l’exception du prix Rivarol en 1949. Acculé financièrement, ne pouvant même plus se payer de quoi manger ainsi que son loyer, il confie alors : "sans Rivarol je serais devenu un vagabond, or mendier est un métier dont j'ignore les ficelles."

Emil Cioran vieillissant est atteint de la maladie d'Alzheimer. Il décline peu à peu et meurt le 8 juin 1995 à Paris à l’âge de 84 ans.

Bibliographie