Alors que des conflits armés éclatent dans différents pays, que des frontières sont bafouées pour acquérir de nouveaux territoires, repensons ces notions avec le philosophe allemand Emmanuel Kant et son essai paru en 1795 : « Vers la paix perpétuelle ».

Gravure d’Emmanuel Kant
Gravure d’Emmanuel Kant © Getty / Stefano Bianchetti

Dans cet essai publié une première fois en septembre 1795, six mois après le traité de paix conclu entre la Prusse et la France, le philosophe allemand Emmanuel Kant, constatant que la guerre est un état de nature, souhaite instituer l’état de fait de la paix comme état de droit.

Ainsi, dans son essai Vers la paix perpétuelle, titre inspiré d’un ouvrage de 1713 de l’abbé de Saint Pierre auteur d’un Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe, Kant formule un certain nombre de principes juridiques nécessaires pour instaurer les conditions d’une paix mondiale sans avoir à recourir à la violence et que seule la constitution républicaine peut sauvegarder.

Passons en revue les articles préliminaires et définitifs, de nature diplomatique, militaire ou économique, énoncés par le philosophe alors que de nombreux conflits de conquêtes de nouveaux territoires meurtrissent actuellement les peuples et que la paix intérieure est menacée en différents pays. 

Les Articles préliminaires 

Dans ces articles préliminaires, Kant expose les bases de ses articles définitifs et précise les conditions obligatoires à cette paix perpétuelle notamment qu’ « Aucun traité de paix ne doit valoir comme tel, si on l'a conclu en se réservant tacitement matière à guerre future ».  

Pour le philosophe, un État n’est pas, comme le sol où il est établi, un « avoir » dans le sens patrimonium. Aucun autre État n’a le droit de lui imposer des ordres et d’en disposer ou de l’incorporer car ce serait : « comme une greffe, lui qui comme souche à sa racine propre, c’est lui ôter son existence comme personne morale et faire de cette personne une chose ». 

Plus loin, Emmanuel Kant explique la perpétuelle menace de guerre que constitue le maintien des armées permanentes car loin d’imposer la paix à ses voisins par la crainte de ses forces armées, celles-ci représentent une constante menace qui incite les États à faire le jeu de la surenchère en troupes et en armes et impose par conséquent de lourdes dépenses aux pays. Kant aborde également l’économie insistant sur les aspects pernicieux pour un État de contracter et entretenir la dette « comme une machine de réaction réciproque des puissances, un système de crédit… système ingénieux d’une dangereuse puissance financière, un trésor pour faire la guerre ». 

Pour le philosophe, fervent partisan de la liberté de commerce transfrontalière, les échanges économiques sont un moyen efficace de rapprocher les nations car elles y trouvent des intérêts mutuels et sont peut être la meilleure garantie de paix.

Kant précise dans un autre article, les rapports interétatiques et rejette l’idée même d’ingérence et s’oppose à ce qu’un État s’immisce de force dans la constitution et le gouvernement d’un autre, étant donné qu’un État est une « personne morale ». Et ce principe d’immixtion est valable pour tous les États à l’égard même d’un autre dont certaines divisions intérieures, où « chaque partie représente pour soi un État particulier qui prétendrait au tout », menacent l’unité de celui-ci. 

Et enfin, dans l’article sixième, le dernier, le philosophe précise qu’…

Aucun État, en guerre avec un autre, ne doit se permettre des hostilités de nature à rendre impossible la confiance réciproque lors de la paix future... Il faut qu’il reste encore, au milieu de la guerre, quelque confiance dans les sentiments de l’ennemi ; autrement il n'y aurait plus de traité de paix possible, et les hostilités dégénéreraient en une guerre d’extermination, tandis que la guerre n'est que le triste moyen auquel on est condamné à recourir dans l’état de nature, pour soutenir son droit par la force (puisqu’il n'y a point de tribunal établi qui puisse juger juridiquement).

L’on pourrait qualifier l’ensemble du « projet » de Kant comme utopiste, celui d’un doux rêveur enclin à un angélisme avéré à la condition que le philosophe fasse de son projet de paix un enjeu moral ou théologique, ce qui n’est pas le cas. Car Emmanuel Kant soutient des arguments d’ordre juridique et non des principes moraux comme il le stipule ensuite dans la seconde section de son texte contenant ses trois « articles définitifs » en vue de la paix perpétuelle entre les États

Premier article : Dans tout État la constitution civile doit être républicaine

Kant affirme que la constitution républicaine peut contribuer à la paix perpétuelle, soulignant qu’elle (dé)coule « de la source pure qu’est la notion de droit » car :

L’assentiment des citoyens est exigé pour décider s’il y aura ou non la guerre, il sera tout naturel que, du moment qu’il leur faudrait décider de supporter tous les maux de la guerre… ils réfléchiront mûrement avant d’entreprendre un jeu aussi pernicieux.

Alors que dans une constitution où le sujet n’est pas le « citoyen » qui réfléchit à la perspective d’une guerre mais le souverain, qui n’est pas membre, mais possesseur de l’État, celui-ci n’en subit que peu de…

… dommage en ce qui concerne la table, la chasse, les châteaux d’agréments et les fêtes de cours. Il peut donc en décider pour des causes futiles comme une sorte de panier de plaisir, et pour des raisons de convenance abandonner avec indifférence le soin de la justifier au Corps diplomatique qui est toujours prêt à ce faire. 

Kant procède, à la première étape de sa démonstration, à une différenciation entre constitution républicaine et démocratique puis à une présentation argumentée des trois formes d’État tout en en nuançant la « dangerosité ».

Pour le philosophe, le mode de gouvernement est, sans aucune comparaison, beaucoup plus important pour le peuple que la forme de l’État. Or, pour être conforme à l’idée du droit, la forme du gouvernement doit être représentative ; c’est le seul système où un gouvernement républicain soit possible et sans lui tout gouvernement (quelle qu’en soit d’ailleurs la constitution) est arbitraire et despotique. 

Dans le deuxième article, Emmanuel Kant se penche sur le droit international.

Deuxième article : Le droit des gens doit être fondé sur un fédéralisme d’États libres

Il en est des peuples, en tant qu’États, comme des individus : dans l’état de nature (c’est-à-dire dans l’indépendance de toute loi extérieure), leur seul voisinage est déjà une lésion réciproque ; et, pour garantir sa sûreté, chacun d’eux peut et doit exiger des autres qu’ils entrent avec lui dans une constitution analogue à la constitution civile, où les droits de chacun puissent être assurés. Ce serait là une fédération de peuples.

Une fédération de peuples ! Kant plaide, ni plus ni moins, pour une alliance planétaire entre États qui s’accorderaient pour régler pacifiquement leurs différends et renonceraient à la guerre. Le philosophe procède ensuite à un long développement sur la notion de droit, notion juridique et morale et de toutes les conséquences des comportements individuels et étatiques justifiant de ses actes en s’en prévalant. Quels que soient les modèles de conduites d’un pays, Kant préconise …

… une alliance particulière, qui peut s’appeler l’alliance de la paix ; elle différerait du traité de paix en ce que celui-ci veut simplement terminer une guerre, tandis que l’alliance de la paix prétend terminer pour toujours toutes les guerres.

Kant croit fermement qu’un peuple puissant et éclairé, se constituant en république, peut former le centre de cette union fédérative d’États afin d’assurer la liberté de chacun, conformément à l’idée de droit des gens afin que d’autres pays se joignent et fassent concorde autour de ce dispositif. 

Des États en relations réciproques ne peuvent sortir de l’état anarchique qui n’est autre chose que la guerre, d’aucune autre manière rationnelle qu’en renonçant, comme des particuliers, à leurs libertés barbares, en se soumettant à des lois publiques de contraintes, formant ainsi un État des nations qui engloberait finalement tous les peuples de la terre.

C’est en cette « fédération » des États, qu’ils soient souverains et républicains, s’accordant sur la paix, que Kant parvient à exclure la possibilité d’un droit quelconque à la guerre. Cette idée donnera naissance dans la toute première moitié du XXe siècle à la Société des Nations.

Troisième article : Le droit cosmopolitique doit se restreindre aux conditions de l’hospitalité universelle

Emmanuel Kant dans ce troisième article définitif expose une idée novatrice, celle d’un droit cosmopolitique, précisant bien que :

Ici, comme dans les articles précédents, il ne s’agit pas de philanthropie, mais de droit, et en ce sens hospitalité signifie le droit qu’a tout étranger de ne pas être traité en ennemi dans le pays où il arrive. On peut refuser de le recevoir, si l’on ne compromet point par là son existence ; mais on ne peut agir hostilement contre lui, tant qu’il demeure pacifiquement à sa place.

Le philosophe explique que tout étranger ne peut réclamer un « droit d’accueil » mais il s’accorde sur un « droit de visite », droit qu’à tout homme de se proposer comme membre de la société en vertu du droit de sa commune possession de la surface de la terre ; car au nom de la morale Kantienne, chaque être humain doit être considéré comme une fin en soi, et non comme un moyen.

Kant donne des exemples de « conduites inhospitalières », comme celles des États commerçants de l’Europe dans les Indes orientales qui introduisirent des troupes étrangères sous prétexte d’établir des comptoirs commerciaux pour finalement opprimer les indigènes et provoquer, entre États de ce pays, des guerres entrainant des famines et des insurrections. La chine et le Japon, qui ont appris à connaitre ses hôtes, ont sagement refusé l’accès à ces États, exception accordée sous conditions aux Hollandais.

Après une virulente diatribe lancée contre les compagnies commerciales usant de l’esclavage qui ne leur rapportent, dans les îles à sucre, que peu de bénéfices réels mais servent à former des équipages pour les flottes de guerre et par conséquent contribue à l’entretien des guerres européennes, le philosophe conclue ainsi son article :

Les relations (plus ou moins étroites), qui se sont établies entre tous les peuples de la terre, ayant été portées au point qu’une violation du droit commise en un lieu se fait sentir dans tous, l’idée d'un droit cosmopolitique ne peut plus passer pour une exagération fantastique du droit ; elle apparaît comme le complément nécessaire de ce code non écrit, qui, comprenant le droit civil et le droit des gens, doit s’élever jusqu’au droit public des hommes en général, et par là jusqu’à la paix perpétuelle, dont on peut se flatter, mais à cette seule condition, de se rapprocher continuellement.

Kant exige donc, au nom de la raison, le bannissement de toute guerre comme l’avait esquissé l’abbé de Saint Pierre dans son traité de 1713. Seulement là où l’abbé préconisait la constitution d’une « société permanente de l’Europe », constituée des États souverains se pliant volontairement à des arbitrages en cas de différends, Kant insiste sur l’instauration d’un seul droit généralisé à l’ensemble des relations humaines et interétatiques, condition obligatoire afin de garantir une paix durable.

Kant adjoint quatre textes à sa démonstration où il demande notamment que les philosophes soient consultés au sujet de cette paix perpétuelle.

Enthousiasmé par la révolution française, saluant un progrès dans l’histoire de l’humanité, la seconde édition de son essai, traduite en 1796 en français, se voit couronnée de succès.

Emmanuel Kant accède à la célébrité dès 1787 avec la seconde édition de son premier chef d’œuvre la Critique de la raison pure, puis de la Critique de la raison pratique en 1788 ainsi que de la Critique de la faculté de juger en 1790. Obnubilé toute sa vie par sa santé, le philosophe s’est imposé des règles de diététique drastiques qui finirent par avoir raison de sa santé. Il meurt dans la ville qui l’avait vu naitre, Königsberg (alors capitale de la Prusse-Orientale), le 12 février 1804, à l’âge de 79 ans.

Bibliographie