Avouez que le nom de cette photographe qui vient de disparaître à 93 fait sourire. Troispoux! Je vous sens ricaner comme les élèves qui découvrent l'existence du Lac Titicaca! Yvette Troispoux n'en prendrait pas ombrage, elle était drôle, très drôle, une sorte de vieille dame indigne appréciant toujours le champagne. Les photographes l'aimaient beaucoup. Elle était, dans ce monde (où la tendresse te la gentillesse sont rares), une amie bienveillante. Yvette Troispoux, en effet, a tiré le portrait de toute la planète photo, en tant que spécialiste d'un genre peu commun et particulièrement difficile : la photographie de cocktails. A plus de 90 ans, on croisait encore la vieille dame énergique dans les vernissages, le Leïca autour du cou. Elle venait immortaliser des grands noms de la photo, comme William Klein, entre autres. Ses portraits, elle les réalisait alors dans des situations contraignantes, un artiste au milieu d'invités dans un espace réduit, debout, souvent, un verre à la main. Mais sa photo dégage pourtant une impression de chaleur humaine. Jamais les artistes ne sont ridicules. Il y a trois, pour fêter le 90 è anniversaire d'Yvette Troispoux, Agathe Gaillard n'a pas choisi ces photos-là. Elle a sélectionné avec la photographe, des photos en noir et blanc plus personnelles. Première photo : les années 30. Yvette a 19 ans, elle photographie une scène familiale. 3 personnes au premier plan, deux femmes avec chapeau, bien mises, et un homme en cravate. A l'arrière-plan, une autre écosse des haricots. C'est simple, mais parfait : le cadrage est déja impeccable. Yvette veut alors devenir photographe, ses parents le lui interdisent, elle travaille dans un bureau, photographier est un loisir. Ses photos sont donc les plus belles photos d'amateur qui soient. Elles racontent sa vie, élevée dans la bourgeoisie provinciale. Elles révèlent ses balades et son regard, curieux, étonné et aimant, à l'affût d'un événement, d'un sentiment, d'une ligne, d'une géométrie soulignée, révélée par la lumière. C'est toujours émouvant. Les amis, Brassaï, Doisneau, Ronis, nourrissent à l'évidence cet oeil. Pas de révolution dans l'art de photographier. Sa photo d'amateurs s'assume comme tel, regard subjectif et bon sur son époque. Cette époque va des années 30 à aujourd'hui, de la ville à la campagne. Ici, Paris et des anonymes sur les quais, là, des piétons passent dans une rue, mais un jeune homme en manteau s'arrête et nous regarde, muet, on lit beaucoup de mélancolie dans ses yeux. Les photographies d'Yvette Troispoux n'ont que faire de la mode, elles montrent des familles, des couples assis dans l'herbe devant une rivière, des cercles parfaits que provoquent le mouvement d'un cygne dans l'eau. On se dit qu'au moment où l'artiste appuie sur le déclencheur, elle met en boîte de la nostalgie à venir. Sa collection est aujourd'hui tellement riche qu'il faudrait qu'une institution prenne en charge ses archives. Réunir cette histoire d'un milieu artistique et social, qui plus est bien photographié, cela aurait du sens.Découvrez les photos d'Yvette Troispoux, galerie Agathe Gaillard, 3 rue du pont louis philippe, dans le 4è à Paris.

Yvette Troispoux
Yvette Troispoux © Radio France
Autoportrait
Autoportrait © Radio France
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