Laisse voler la vie, dit la chanson. Du Chili, l’orfèvre Pina Bausch a ramené les saveurs d’un ultime voyage.

Quand une étoile vient à disparaître, le ciel n’est plus tout à fait le même. Mais la lumière que dégagent les étoiles met un tel temps à nous parvenir que leur éclat a, heureusement, quelque postérité. Pina Bausch , donc, n’est plus. Mais cette danseuse étoilée et chorégraphe de l’étoilement nous a légué pour toujours une lumière tour à tour noire et joyeuse. Si elle avait élu domicile de son Tanztheater à Wuppertal, elle était cette voyageuse d’intensités qui a su nomadiser son esthétique, jetant l’ancre dans les paysages humains dont la planète Terre a cultivé la diversité. Le Chili a été son dernier havre. Là, elle a conçu "…Como el musguito en la piedra, ay si, si, si…" ("…Comme la mousse sur la pierre…" ), créé à Wuppertal le 12 juin 2009, quelques jours avant le repos éternel. De repos, et d’inquiétude, il n’est pourtant guère question dans cette oeuvre ultime, même si Pina n’était pas insensible, c’est le moins que l’on puisse dire, aux blessures que nous infligeons à cette Terre qui nous offre l’hospitalité. Au mitan du spectacle, une chanson de Victor Jara , à qui la dictature chilienne avait coupé les mains pour qu’il ne puisse plus faire l’amour à la guitare, dit à elle seule la sève dansante qui fait douceur de la mousse sur la rugosité de la pierre : Deja la vida volar (Laisse voler la vie ). Merci, Pina, de cet extraordinaire cadeau de deux heures et demie, viatique pour aller vers l’éternité.

Como el musguito en la piedra ay si, si, si... Pina Bausch
Como el musguito en la piedra ay si, si, si... Pina Bausch © Ph Jochen
### **UN VIATIQUE POUR L’HUMANITÉ** **Sur terre comme au ciel.** On a rarement connu autant qu’avec **Pina Bausch** , artiste à ce point assidu(e) à ses propres spectacles, ne ratant aucune représentation, scrutant depuis la salle la moindre imperfection, pour la retoucher le lendemain. Et donnant ainsi chair à cette formule de René Char : « _l’acte est vierge, même répété_ ». Le 30 juin 2009, pourtant, Pina Bausch a eu la très mauvaise idée de partir à peine achevé le spectacle. Quittant brutalement la scène de la vie, laissant tout de même aux lumineux danseurs de sa compagnie et aux spectateurs du monde entier le parfum d’un ultime voyage, au Chili, qui fut la source d’inspiration de **_"…Como el musguito en la piedra, ay si, si, si…"_** ("_…Comme la mousse sur la pierre…"_ ), créé à Wuppertal le 12 juin 2009.
Como el musguito en la piedra ay si, si, si... Pina Bausch
Como el musguito en la piedra ay si, si, si... Pina Bausch © Ursula Kaufmann
Le Chili est un pays de mineurs. Le Tanztheater Wuppertal, pareillement. La danse a toujours été, pour Pina Bausch, affaire d’excavation : comment ramener à la surface du geste des blessures enfouies, des peurs occultées, des désirs refoulés… À charge, pour les interprètes, de transformer cette matière première en diamants. Ne s’est-il pas agi pour Pina, dans ses premiers spectacles, et sans jamais céder à la facilité du slogan politique, d’expurger tout un passé douloureux de l’Allemagne, en travaillant au corps les lâchetés _humaines, trop humaines_ , qui ont accouché d’une monstruosité telle que le nazisme? Ce travail épuisant s’est achevé en 1989 avec la chute du mur de Berlin, à laquelle a fait écho, de façon prémonitoire une autre chute de mur : celui qui couvrait le cadre de scène de _Palermo, Palermo_ , que la chorégraphe de Wuppertal a créé à l’issue d’une résidence en Sicile. Et dès lors, Pina s’est mise en quête de cette "esthétique du divers" chère à l’écrivain-voyageur Victor Segalen ; à l’affût notamment de ces énergies inouïes venues du Sud, dont l’actuel "printemps arabe" fournit l’éclatante manifestation. Le Chili a été un pays de dictateurs. Le sinistre général Pinochet avait fait couper les mains de Victor Jara pour l’empêcher de faire l’amour à la guitare, dont il tirait la plus suave des musiques. Dans cette ultime ode à la Terre-Mère, Pina Bausch lui rend hommage: au mitan du spectacle, une chanson de Victor Jara dit à elle seule la sève dansante qui fait douceur de la mousse sur la rugosité de la pierre: _Deja la vida volar_ (_Laisse voler la vie_ ). La chanson de geste de Pina Bausch est un formidable viatique pour aller vers l’éternité. Certains mauvais esprits prétendent que Pina n’est plus là. Rien n’est plus faux. Comme la mousse sur la pierre, l’humanité qu’elle nous a léguée porte son ardent témoignage. Le Chili est un pays d’observatoires d’astronomie. On raconte que tout là-haut, tout près, certains ont déjà discerné une étoile encore inconnue voici deux ans. Cette étoile s’appellera Pina. Parcequ’il est grâce à son art, à jamais, une lumière qui brille dans le ciel. **Textes: Jean-Marc Adolphe**
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