Tanztheater Wuppertal mIse en scène & ChorégraphiePina Bausch avec26 danseurs

Pépite sicilienne

Une pièce-charnière dans l’oeuvre de Pina Bausch, créée peu après l’effondrement du mur de Berlin. Palermo Palermo, pièce charnière. Le 9 novembre 1989, à Berlin, le « mur de la honte » cède sous la pression de la foule est-allemande. Quelques semaines plus tard, le 17 décembre, Pina Bausch crée Palermo Palermo à Wuppertal. Le spectacle s’ouvre sur l’effondrement d’un mur de moellons qui couvre tout le cadre de scène. La critique y voit une « image » du mur de Berlin. Pina dément : la scénographie de Peter Pabst, dit-elle, était conçue bien avant. Peu importe, au fond. Le fait est qu’au moment où une page essentielle de l’histoire européenne semble s’écrire en Allemagne, Pina Bausch est en train de créer Palermo Palermo après un voyage de recherche en Sicile. La chorégraphe n’est-elle pas déjà dans le pressentiment de ces énergies bigarrées qui nous viennent du sud ? Et en même temps que le mur de moellons, beaucoup de choses commencent à voler en éclats dans Palermo Palermo. Et là où on croyait connaître par coeur l’art du Tanztheater, on découvre de nouvelles pépites.Jean-Marc Adolphe

Avant-après la chute du mur

En décembre 1989, alors que la réunification allemande fait ses premiers pas, Pina Bausch Palermo Palermo, pièce-charnière qui ouvre en beauté la voie à toute une « esthétique du divers ».

Pina Bausch / Palermo Parlermo - Ruth Amarante
Pina Bausch / Palermo Parlermo - Ruth Amarante © Oliver Look

Novembre 1989, le peuple de Berlin s’attaque à la frontièreligne de démarcation qui déchire la ville en deux, séparant l’Est de l’Ouest. Un mois après la « chute du Mur » tombe un autre mur. Celui-ci, au début de Palermo Palermo, obstrue tout le cadre de scène du spectacle que crée Pina Bausch.Puis il vole en éclats, moellons jonchant le plateau. Peu avant la création, la chorégraphe a tenu à préciser que cette image n’est en rien illustration, ou réplique, de ce qui vient d’advenir à Berlin; que Peter Pabst, le fidèle scénographe de Pina, avait proposé cette idée des mois plus tôt. Et sans doute, en effet, ce mur qui s’écroule au début de Palermo Palermo est-il d’abord et avant tout métaphore des « murs invisibles qui existent partout dans le monde, dans nos têtes 1 . »Il n’empêche. Si l’on veut bien considérer que les artistes sont, parfois, dans l’étrange pressentiment de ce qui vient 2 , alors la coïncidence qui va de Berlin à Palermo Palermo ne manque pas de surprendre. Alors que l’histoire de l’Europe se recompose à partir de la réunification allemande, Pina Bausch, en création en Sicile, terre d’éruptions et creuset archaïque de cultures entrelacées, ne serait-elle pas déjà projetée dans le pressentiment de ces énergies bizarres, en partie incontrôlables, qui nous viennent du Sud ? « Le Sud m’a toujours attirée, confiait Pina. J’avais déjà, de nombreuses fois, utilisé des musiques siciliennes, des musiques des pays du Sud.

Pina Bausch / Palermo Parlermo -  Andrey Berezin
Pina Bausch / Palermo Parlermo - Andrey Berezin © Laurent Philippe

Je ne peux pas dire pourquoi ces musiques m’ont choisie… En tout cas, je trouvais la Sicile follement importante, toutes ces influences si nombreuses, si diverses… Il y avait là tant de choses à vivre, à apprendre, à ressentir 3 … »Palermo, Palermo aura été, pour le Tanztheater de Wuppertal, la pièce-charnière à partir de laquelle se sont profilées les escales à venir, ancre jetée dans cette « esthétique du divers » chère à l’écrivain-voyageur Victor Segalen: Madrid, l’Argentine, Los Angeles, Hongkong, Lisbonne, Budapest, Istanbul, le Japon et la Corée du Sud, la Hongrie, le Chili… Déjà, en 1986, la création de Viktor avait été imprégnée de son séjour de trois semaines en résidence à Rome, pour la première fois hors du fief de Wuppertal. Selon Leonetta Bentivoglio, cette pièce, qui reflétait « une méditerranéité perçue comme un charme nocturne et menaçant », était en outre « dominée par le sentiment d’une catastrophe, d’un tremblement de terre ou d’un cataclysme », et l’une des scènes les plus marquantes laissait venir « le déchaînement imprévu d’un désordre collectif effréné. Un lieu de passage surréel où tout est possible et où chacun mène son propre jeu dans une guerre d’actions individuelles 4 . »Trois ans plus tard, Palermo Palermo affirmait cette prééminence des solos sur les grands moments d’unisson. « J’ai toujours tellement voulu que chacun soit individuellement présent dans la pièce, que l’on distingue quelque chose de son être, de sa manière, de sa qualité…, commentait Pina. Cela a aussi à voir avec le fait que notre corps est le seul bien que l’on ait et que cette fragilité, à l’époque actuelle, est quelque chose de si important…, parfois on n’a pas envie d’en dire plus, je crois, les temps sont si durs 5 . » Il n’est pas certain qu’en 2014, les temps soient moins durs. Mais dans la vigueur de Palermo Palermo, l’une de ses pièces majeures, Pina nous aura légué un formidable appel à danser la vie, dans son anarchique beauté.J.-M. A.

Pina Bausch / Palermo Parlermo
Pina Bausch / Palermo Parlermo © Laurent Philippe

1Pina Bausch, propos recueillis par Dominique Frétard, Le Monde, 17 mai 1990.2Cf. Georges Didi-Huberman, Sentir le grisou, éditions de Minuit, 2014.3Entretien avec Jean-Marc Adolphe, in Guy Delahaye, Pina Bausch, éditions Actes Sud, 2007.4Leonetta Bentivoglio, « Ce soir, devant vous… », traduction Michel Bataillon, programme des représentations de Viktor à l’Opéra de Lyon, mars-avril 1994.5In Guy Delahaye, Pina Bausch, op. cit.

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