Dessinateur, poète, humoriste, philosophe, peintre de notre société moderne et observateur parfois mélancolique de la condition humaine, pourquoi son dessin continue-t-il à nous parler ? Réponses de François Morel, Benoît Duteurtre et Marc Lecarpentier dans l'émission "Grand bien vous fasse" d'Ali Rebeihi.

Dessin de Sempé présenté dans l'exposition « Sempé, itinéraire d’un dessinateur d’humour » à Rueil-Malmaison
Dessin de Sempé présenté dans l'exposition « Sempé, itinéraire d’un dessinateur d’humour » à Rueil-Malmaison © Sempé

Sempé si précieux à nos vies

François Morel (humoriste et comédien) : "Les dessins de Sempé sont des objets de songes. 

On n’éclate pas forcément de rire devant. Mais on peut rêver, imaginer ce qu’il s'est passé avant, ce qu'il va se passer après.

C'est d'une richesse inouïe avec un trait très élégant. Il accompagne ma vie ma vie depuis plus de 40 ans. 

Sempé s'adresse à nous avec ce personnage tout petit dans un monde immense ! Je pense à ce petit monsieur devant l'océan et qui crie « couché » ! Il pense peut-être qu'il peut changer le monde."

Info conso - Dessin de Sempé présenté dans l'exposition : « Sempé, itinéraire d’un dessinateur d’humour » à Rueil-Malmaison
Info conso - Dessin de Sempé présenté dans l'exposition : « Sempé, itinéraire d’un dessinateur d’humour » à Rueil-Malmaison / Sempé

Sempé, un monument national

Benoit Duteurtre (écrivain et ami du dessinateur) : "Quand j’ai débuté, en tant qu’écrivain, j’avais l’impression que le roman français ne savait pas parler de son époque. Sempé était pour moi le seul artiste qui racontait, de façon poétique et drôle, les bouleversements du monde. 

Dans ses albums depuis les années 1960 : il avait vu, avec une drôlerie formidable, tous les changements de l'urbanité. Il avait montré la réalité des petits personnages dans un monde dément. En racontant toute la transformation de la France dans la seconde moitié du vingtième siècle, il a été un précurseur. Son propos, jamais idéologique, est toujours poétique et drôle."

Sempé le plus grand dessinateur français vivant 

Autoportrait de Sempé présenté dans l'exposition « Sempé, itinéraire d’un dessinateur d’humour » à Rueil-Malmaison
Autoportrait de Sempé présenté dans l'exposition « Sempé, itinéraire d’un dessinateur d’humour » à Rueil-Malmaison / Sempé

Marc Lecarpentier (commissaire de l'exposition Sempé, itinéraire d’un dessinateur d’humour)  : "Sempé est un écrivain d'humour. Avec lui, on est du côté de la littérature plutôt que du journalisme. Chaque dessin est comme une nouvelle, ou un documentaire sur la condition humaine et en même temps, il réussit à nous faire rire.

Son travail est le contraire du ricanement. Il porte un regard généreux sur le monde et s'adresse à l'intelligence du lecteur en lui tendant un miroir sur son existence. 

Ses personnages cherchent à se débrouiller au mieux dans la vie. Mais on est tous un peu minables parfois. Il le sait. Ses dessins, l’air de rien, « mine de rien », comme il aime le dire, essaient de nous parler de l'infinie tristesse du genre humain. C’est exceptionnel de réussir à mêler la philosophie à la poésie, tout en faisant rire."

Benoît Duteurtre : "Au-delà, de l'écrivain on peut même parler d’un poète surréaliste - voyez la couverture du livre Des hauts et des bas avec des personnages qui avancent serrés les uns contre les autres sur un fil de funambule au milieu des nuages, ou ce dessin d'un petit homme tout seul sur un chemin tenant un panneau sur lequel il a écrit « Non »: on est plus proche du surréalisme que d'un roman réaliste. Chez lui, il y a du rêve et de l’absurde, ce qui en fait un artiste à part entière."

François Morel : "Sempé n’a pas besoin de légendes non plus pour nous faire entrer dans la tête des personnages.  Je pense à cet homme en bleu de chauffe qui observe la passerelle des Arts à Paris et avec un œil tellement professionnel !

C'est aussi le petit garçon qui est au volant d'une épave parmi un tas d'ordures. On imagine que dans sa tête, il est en train de faire les 24 heures du Mans. 

Sempé nous le fait comprendre avec la seule délicatesse de son trait."

"Musiques de Sempé". Dessin présenté dans l'exposition : « Sempé, itinéraire d’un dessinateur d’humour » à Rueil-Malmaison
"Musiques de Sempé". Dessin présenté dans l'exposition : « Sempé, itinéraire d’un dessinateur d’humour » à Rueil-Malmaison / .

Sempé, formidable coloriste, et … paysagiste

Marc Lecarpentier : "Dans l’exposition Sempé présentée à Rueil-Malmaison, on admire son évolution. Dans ses premiers dessins des années 1950, Sempé comme les dessinateurs de l'époque, il essaie de faire rire, de faire un gag.  Et puis, peu à peu, il y a un espèce de zoom arrière. On découvre ses décors, ses personnages, les détails qui vont vers le sourire, la poésie et la couleur…

On retrouve cet univers dans les 113 couvertures qu'il a réalisées pour le New Yorker. La dernière date du mois de février 2020. C'est absolument merveilleux de voir son trait un peu maladroit des débuts s’affiner. Comme sa signature : grasse, et lourde au départ, elle devient ensuite très légère."

Benoit Duteutre : "Les couleurs du New Yorker sont sublimes. Cela rattache Sempé à cette grande école d'humoristes américains qui y travaillaient comme Steinberg. Il est moins proche de la bande dessinée même s’il aime bien Bosc et Chaval. A quoi s'ajoute l'amour du jazz et de la culture américaine.

Son côté paysagiste transparaît dans les albums parus autour des années 2000. On voit son talent d'aquarelliste extraordinaire lorsqu’il nous montre des enfants, des vagues, des scènes de plage, Paris. Il a l'amour de l'urbanisme, des rues, des boulevards, des cafés."

Le tremblé de Sempé dessiné très grand 

Benoit Duteurtre : "Ce qui m'a beaucoup frappé quand j'ai fait connaissance de Sempé et ait pu aller dans son atelier de l'époque près  de l'église Saint-Sulpice à Paris, c’était la taille immense de ses planches sur sa table à dessin. Il les travaillait pendant des semaines et des semaines, ou il les laissait puis il les reprenait. On ne voit pas cela dans ses albums, mais ses dessins sont au départ très grands. Il y a tout un travail  sur les détails

Chaque dessin est une accumulation de plusieurs petites scènes. Il a développé aussi, parfois, le goût pour un dessin très fin ou comportant juste un personnage. 

Il y a aussi toutes ces compositions extraordinaires,  très finement travaillées où chacun de ces petits personnages donne l'impression d'avoir sa petite expression, sa petite vie à soi, comme disait Marcel Aymé."

François Morel : "Sempé, c'est observateur de son époque. Il y a un dessin que j'adore : ce sont deux types qui sont en patinette, ils ont une quarantaine d'années et sont en costume cravate, et l'un dit : "je me demande quel monde on va laisser à nos enfants". Je trouve que c'est un raccourci tellement merveilleux de notre époque. 

Les dessins de Sempé renvoient à la vie, au quotidien... Parfois lorsqu'on marche dans Paris ou à la campagne, on voit plein de Sempé comme ça qui surgissent n'importe où. Quand un petit monsieur  traverse sous la pluie les passages cloutés, on se dit "Ah ça, c'est beau, c'est un Sempé ! ".

Marcellin Caillou - Dans l'exposition « Sempé, itinéraire d’un dessinateur d’humour » à Rueil-Malmaison
Marcellin Caillou - Dans l'exposition « Sempé, itinéraire d’un dessinateur d’humour » à Rueil-Malmaison / Sempé

Sempé, croqueur formidable de l'enfance

François Morel : "J'ai découvert Sempé enfant. Un dessin m'a particulièrement fait rire quand j'avais une dizaine d'années. C'est dans une ferme : un cochon qui essaie d'entrer, un chien lui aboie dessus, et la télé est allumée face à une dame en train de déplumer un poulet, un monsieur qui fume la pipe, un grand fils sous son béret. 

Dans le débat littéraire à la télévision, le journaliste dit : "Maintenant, je voudrais vous poser la question que doivent se poser tous les téléspectateurs : 

Comment votre concept onirique, à tendance kafkaïenne, coexiste-t-il avec la vision sublogique que vous faites de l'existence intrinsèque ?

Je me souviens que cette réplique là, je la connaissais par cœur."

Benoît Duteurtre : "Sempé raconte merveilleusement l'enfance alors que la sienne fut plutôt lugubre, un peu tragique.  Mais il est fou de certaines choses de son enfance, dont le poste de radio - un objet présent aujourd'hui dans son atelier."

Marc Lecarpentier : "Il dessine des enfants, c'est comme une thérapie. Mais il est resté marqué par son enfance et c'est peut-être pour cela qu'il ne regarde jamais ses personnages de haut..."

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