Ce 22 août, paraît chez Actes sud le tome 6 de la série Millénium. "La fille qui devait mourir" est l'acte final de la saga. Une sortie mondiale est organisée dans plus de 25 pays. Retour sur les recettes gagnantes de la série créée par Stieg Larsson et reprise par David Lagercrantz.

 David Lagercrantz en 2017 et Stieg Larsson en 1994, les deux auteurs de la série Millénium dont le dernier tome paraît le 22 août 2019 (Actes sud)
David Lagercrantz en 2017 et Stieg Larsson en 1994, les deux auteurs de la série Millénium dont le dernier tome paraît le 22 août 2019 (Actes sud) © AFP / TT News Agency / Jonathan Nackstrand / Monica Schmidtz

Millénium est apparu en librairie en France en 2006, avec Les hommes qui n'aimaient pas les femmes. Stieg Larsson était mort au moment des corrections des trois premiers titres de sa série chez l'éditeur suédois Norstedts, mais ce premier tome avait enflammé la planète polar et déclenché un vif renouveau du polar nordique. La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette, et La reine dans le palais des courants d'air, ont suivi en 2006 et 2007. 

C'est en 2015 que David Lagercrantz, journaliste et auteur suédois, a pris la suite, et s'est inspiré des mêmes personnages pour imaginer d'autres enquêtes pour les héros Lisbeth Salander et Mikael Blomkvist. Depuis, les aficionados cherchent désespérément dans l'écriture de Lagercrantz, la fièvre que Larsson distillait dans ses histoires, tout en reconnaissant que Lagercrantz est un incontestable très bon fabricant d'histoires. 

Pour Actes sud, la découverte de Larsson par Marc de Gouvenain, a donné lieu à la naissance d’Actes noirs, la collection de romans noirs de la maison. Financièrement, c'est une aubaine qui a changé son destin.

Voici les sept raisons pour lesquelles le succès de ce nouvel opus est garanti.

1 - Orchestrer le secret

La règle que les éditeurs adoptent désormais, c'est de frustrer le lecteur. Annonce d'un prochain tome, pas d'épreuves pour les critiques, sortie simultanée partout en Europe. Les informations qui sortent sont méthodiquement contrôlées. 

Avec La fille qui devait mourir, c’est donc reparti pour un dernier tour des aventures de Mikael Blomkvist, le journaliste, et Lisbeth Salander, la hackeuse de choc. La fille qui devait mourir ? Quelle fille ? Lisbeth, ou bien sa sœur Camilia qu’elle est allée rejoindre en Russie. Actes sud nous a fait le cadeau des deux premiers chapitres avant la sortie mondiale. On y apprend qu'un cadavre de clochard vient d'être découvert. Cet homme avait placardé une diatribe incompréhensible dans un arrêt de bus, désignant le ministre de la Défense. Simultanément Blomkvist cherche de l’aide auprès de Lisbeth Salander. Celle-ci est introuvable, elle a quitté son appartement après avoir truffé l’immeuble de caméras. On la retrouve à Moscou, sur le point de déclencher une cyberattaque dont elle a le génie. Actes sud fait donc miroiter un cocktail redoutable de scandales politiques, jeux de pouvoir à l’échelle internationale, technologies génétiques, expéditions en Himalaya et fake news venues tout droit d’usines à trolls en Russie. On saura le 22 août si cette grande scène finale est réussie ou pas. 

2 - Une saga ancrée dans le réel

Il faut revenir à l'origine pour connaître tous les ingrédients de la réussite de Millénium. Larsson, journaliste à la base, s’est nourri de ses enquêtes journalistiques pour écrire sa trilogie. Le viol de Lisbeth par exemple dans le tome 1 est calqué sur un vrai fait divers. Les enquêtes de Blomkvist, son double, mettent en avant les victimes d’injustices et de discriminations. Elles pointaient notamment du doigt les méfaits des mouvements des néonazis, ce qui était le combat d’une vie pour Larsson et sa compagne Eva Gabrielsson. 

Si Mikael Blomkvist tire sur quelqu’un avec un pistolet, même en cas de légitime défense, il se retrouvera devant un tribunal.

Le réalisme consiste aussi à ne pas éviter à ses personnages les vicissitudes du réel, comme l’expliquait Larsson à Eva Gedin, son éditrice chez Norstedts, dans un courriel peu de temps avant de mourir :  

"…. Je déteste les polars où le personnage principal peut se comporter n’importe comment ou faire des trucs que les gens normaux ne font pas sans qu’il y ait des conséquences sociales. Si Mikael Blomkvist tire sur quelqu’un avec un pistolet, même en cas de légitime défense, il se retrouvera devant un tribunal. Lisbeth Salander échappe à cela tout simplement parce qu’elle est une sociopathe avec des tendances psychopathes et qu’elle ne fonctionne pas comme les gens en général. Elle n’a donc pas la même notion du “bien” et du “mal” que les gens normaux, mais les conséquences de ce comportement lui retombent évidemment dessus aussi ".

3 - Des personnages principaux originaux dans le monde du polar

Dans ses échanges avec son éditrice Eva Gedin, Larsson expliquait comment il avait conçu les profils psychologiques de ses personnages principaux : "J’ai essayé de créer des personnages principaux qui se distinguent radicalement des figures classiques dans les romans noirs. Exemple, Mikael Blomkvist n’a ni un ulcère, ni des problèmes avec l’alcool et il n’est pas angoissé". 

Blomkvist était "un patachon" expliquait Larsson, il n'a pas d’originalité, n'écoute pas "des airs d'opéras", n' a pas de "passe-temps loufoque style construire des maquettes d’avions".

Là, j’ai sciemment inversé les rôles des sexes ; Blomkvist se comporte régulièrement comme le stéréotype de la “bimbo” alors que Lisbeth Salander a été pourvue de valeurs et de qualités généralement qualifiées de “masculines”.

Pour les criminels ou les victimes, même genre de traitement, sa règle d’or "a été de ne jamais idéaliser les crimes ou les criminels et de ne jamais stéréotyper les victimes", disait-il.

4 - Des personnages secondaires très importants

Les personnages secondaires ne sont pas traités au rabais. Larsson a donné la règle sur ce sujet et Lagercrantz a dû la suivre. Ainsi Camilia, la sœur de Lisbeth, présentée dès le premier tome, prend de l’importance dans le tome 4, sous la plume de Lagercrantz, et dans le tome 6 c’est avec elle que Lisbeth a l’air de vouloir en découdre. On compte une bonne vingtaine de personnages "secondaires" vraiment récurrents  dans la saga, sur un total de soixante-dix, tueurs compris. Ils ont tous un univers, on les retrouve régulièrement, prenant tour à tour le devant la scène. 

Par exemple, Holger Palmgren, l'ancien tuteur de Lisbeth, le seul qui la comprenne et l'accompagne, apportait dans le tome 2 des informations à Mikaël Blomkvist pour aider sa protégée, et dans le tome 3, il s'associe avec lui, pour la sortir d'affaires. Dans le tome 4, Lagercrantz le replace dans le cours de l'histoire, mais il meurt assassiné avant d'avoir pu apporter des informations déterminantes sur l'enfance de Lisbeth.

Citons aussi Erika Berger, la cofondatrice de la revue Millénium. Dans le troisième tome, elle accepte le poste de rédactrice en chef dans un autre journal, mais l'expérience s'avère désastreuse et l'amène à rentrer au bercail. 

5 - La noblesse d’un page-turner

Larsson a multiplié les personnages, histoires secondaires, fausses pistes, détails techno ou scientifiques et ellipses, pour maintenir le lecteur en haleine. Les Millénium sont un cocktail détonnant au genre variable. Polar pur, thriller politique, les trois premiers tomes ne sont pas tous faits du même bois, mais tracent une grande fresque politique de la Suède et de l’Europe. 

Lagercrantz s'est inscrit dans ce savoir-faire. Il était un auteur à succès de biographies (notamment celle de Zlatan Ibrahimovic), mais il a su parfaitement adopter une mécanique alliant détails et frustrations, diversions et révélations, pour mener ses lecteurs par le bout du nez. 

6 - Passer d’une plume engagée à une plume à succès 

Cette succession littéraire ne s'est pas faite sans heurs. C'était une trahison pour la compagne de Larsson, Eva Garielsson, et ses amis. Mais c'était un choix bien calculé par l'éditeur suédois Norstedts. 

Lagercrantz a été assez habile pour se contenter d’enfiler un costume déjà cousu sur-mesure, même si d’aucuns ont considéré, notamment au tome 5, qu’il avait perdu l’âme de Lisbeth en route

C'est vrai qu'il n’y a pas grand-chose de commun entre les deux auteurs. 

Larsson était un militant, engagé de manière absolue dans la dénonciation des groupes neonazis et de leur proximité avec l’extrême-droite. En confiant la suite à Lagercrantz, l’éditrice suédoise, Eva Gedin, n’a choisi ni un homme de convictions politiques dans la même veine que Larsson, ni un as du polar ou du roman, mais un auteur à succès. Bref une plume gagnante qui est venu se glisser dans l'encrier d’un journaliste-écrivain qui avait déjà battu tous les records de ventes. 80 millions d'exemplaires avaient été vendus des trois premiers tomes, quand Lagercrantz s'est mis au travail. Les ventes des tomes 4 et 5 se situent pour chacun autour des 10 millions. 

7 - La polémique et le mystère en filigrane

Le mystère qui entoure encore Millénium et sa genèse, a-t-il aussi contribué au succès persistant des parutions et des adaptations cinématographiques ? 

Depuis que Lagercrantz a repris le flambeau, s’est aussi déroulée en parallèle une autre saga : celle de l’héritage de Larsson. 

Eva Gabrielssons, sa compagne, non mariée, sans droit sur son œuvre ni sur son patrimoine, avait expliqué qu’il existait un script, un quatrième tome en cours d’écriture, inachevé. Un ami de Larsson a dit avoir échangé un courriel avec lui à ce sujet. Selon lui, l’histoire se déroulait en partie au Canada. Selon Eva Gabrielsson, le titre aurait été La Vengeance de Dieu. Elle évoquait cela notamment lors de la parution, chez Actes sud, de son témoignage : Millénium, Stieg et moi, en collaboration avec la journaliste du Monde, Marie-Françoise Colombani. 

Le manuscrit était conservé dans l’ordinateur de Larsson, il contenait tout le travail, tous les contacts et le manuscrit inachevé. Il avait été remis par Eva Gabrielsson à la rédaction d’'Expo', le magazine d’investigation fondé par Larsson. Cet ordinateur, la famille Larsson le lui aurait demandé en échange de la moitié de l’appartement qu’elle avait acheté en commun avec Stieg. Eva Gabrielsson dit avoir refusé. "D’abord, parce que [l'ordinateur] appartenait à Expo et pas à moi. De plus, son contenu était protégé par la loi sur la liberté de la presse, puisque Stieg y conservait aussi ses articles, ses enquêtes, les noms de ses informateurs, etc. Qu’est-il devenu aujourd’hui ? Je ne sais pas", disait-elle à Marie-Françoise Colombani, lors d’un entretien publié dans Le Monde, en août 2015. 

Ainsi un ordinateur, avec tout le travail d'un enquêteur acharné de travail est perdu. Contenait-il aussi, en plus d'éléments sur la suite de Millénium, des informations plus sensibles sur l'assassinat du Premier ministre suédois Olof Palme en 1986, pour lequel la justice n’a jamais réussi à trouver le véritable coupable ? Larsson avait transmis une somme importante de documents à la police suédoise, présentant des éléments vers de nouvelles pistes d'enquête. Cette affaire était l'enquête de sa vie. Il avait entamé Millénium à l'issue de cette recherche journalistique. Difficile de croire qu'on ait vraiment perdu l'ordinateur d'un tel enquêteur. 

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.