Toutes les semaines, dans l’émission d’été, "Chacun sa route", Élodie Font brosse le portrait d'une exploratrice. Voici Ella Maillart (1903 - 1997), une exploratrice qui parcourut le monde aussi bien sur un bateau, sur un dromadaire que dans une voiture.

Ella Maillart photographiée par Anne-Marie Schwarzenbach à côté de sa Ford
Ella Maillart photographiée par Anne-Marie Schwarzenbach à côté de sa Ford © Public domain (Swiss National Library)

Ella Maillart naît en 1903 à Genève, en Suisse. C'est une petite fille assez chétive qui arrive sur Terre. Sa mère est une Danoise ; l'écrivain voyageur Nicolas Bouvier dit d'elle qu'elle est indépendante et sportive. Son père est plutôt bourgeois et travaille dans le commerce de fourrures avec l'Europe de l'Ouest. Très informé, il aime débattre de l'actualité et du monde avec sa jeune fille. 

Ella Maillart ne brille pas particulièrement à l'école, voire pas du tout. Sa liberté, son envie de voir le monde différemment, elle les trouve d'abord dans le sport. Le week-end, elle part skier avec sa mère (ce n'est pas chose courante, ni pendant la Première Guerre mondiale, ni dans l’entre-deux-guerres), elle défendra même les couleurs de la Suisse aux quatre premiers Championnats du monde de ski alpin dans les années trente :

Aussitôt l'hiver venu, le souvenir des skis lancés sur la neige fraîche me remplissait d'un désir si lancinant que, où que je fusse, j'interrompais ce que je faisais (ou je cessais de me tracasser au sujet de ce que j'aurais dû faire) et je filais vers les hauteurs.

Elle excelle aussi en hockey... mais un sport fait battre son cœur peut-être encore plus que les autres : la voile. 

Une passionnée de voile

Ella Maillart n'a que dix ans quand elle apprend à barrer un voilier sur le lac Léman avec son amie d’enfance, Hermine de Saussure (surnommée "Miette"). Elle apprend à son contact, mais aussi d'une manière empirique en regardant les marins qui l'entourent. Pour elle, flotter a quelque chose de magique, d'énergisant : 

Il y avait la découverte de l'eau, de la Nature, de la navigation, des bateaux à voile qui m'ont donné le goût d'une vie pleine et totale où le corps, l'intelligence, le cœur vibraient en même temps. 

La voile, son grand amour, l'emmène même jusqu'aux Jeux olympiques de Paris, en 1924. Peut-être y croise-t-elle la nageuse, Gertrude Ederle, dont nous avons fait le portrait ? Ella Maillart concourt en voile sur un dériveur solitaire conçu exprès pour ces Jeux. Elle est la seule femme de l'épreuve et… la plus jeune

Tous ces sports sont d'ordinaire réservés aux hommes ; elle n'en a cure :

J'aime ce corps-à-corps avec les difficultés. Rien de tel pour toucher la réalité, pour savoir au juste comment tout se passe. 

Elle termine neuvième sur la liste des dix-sept concurrents. 

En 1925, Ella Maillart s'amuse aussi à faire une croisière de Marseille à Athènes sur un bateau sans moteur, avec son amie Miette. Elle projette même de traverser l'Atlantique mais Miette se marie et le projet tombe à l'eau (sans mauvais jeu de mots). Ella n'a pas envie de fonder une famille, ni de se marier, ni même de chercher un travail. Elle veut juste être libre

J'avais l'impression que la planète entière m'appartenait. Pourquoi ne pas en faire la découverte ?

Premier voyage : la Russie… Un électrochoc

En 1930, Ella Maillart a 27 ans, elle est sportive, bronzée, elle a la vie devant elle et les conventions sociales l'ennuient. Alors, elle rêve d'ailleurs, et notamment de la Russie qui, en 1930, est un pays fermé dont rien ou presque ne filtre - forcément, ça intrigue. 

Elle rencontre deux écrivains qui en reviennent, Georges Duhamel et Luc Durtain. Elle, qui vit dans un milieu assez bourgeois, a la chance de connaître les personnes qu'il faut. La veuve de Jack London lui donne 50 dollars : c'est le petit coup de pouce qu'il lui fallait pour qu'elle se lance. Pour y faire quoi ? Des reportages, se dit-elle. 

Son excuse : enquêter sur la jeunesse russe et la façon dont elle vit et se comporte. Ella Maillart promet de ne pas se mêler de politique. Après tout, elle est suisse et elle obtient assez facilement un visa. Elle part avec 200 dollars en poche et quelques provisions, dont du saucisson, du beurre et une grammaire. Elle ne connaît pas un mot de russe ; elle profite donc du voyage pour en démarrer l'apprentissage. 

J'avais un sac de couchage, quinze jours de provisions sur le dos et je me disais 'Il faut aller voir la beauté du monde, en attendant de savoir pourquoi je vis'.

La Russie est un électrochoc. Elle l'éprouve dans sa chair et dans son sang : c'est ici qu'elle doit être. Alors naît dans son esprit le premier livre de tous ses récits de voyage : Parmi la jeunesse russe - De Moscou au Caucase. Mais cela lui sera d'ailleurs reproché, ce n'est pas tant le régime soviétique qu'elle dépeint (pas un mot sur la dictature stalinienne qui s'installe), elle parle surtout d'elle qui découvre le monde. Elle raconte les odeurs, les goûts, les sons. Elle raconte les manières de vivre et les cuisines collectives. Elle observe beaucoup, c'est aussi là son talent. Et pour se souvenir, elle prend des photos - beaucoup de photos (qui sont aujourd'hui conservées au Musée de l'Élysée à Lausanne). 

Elle décide de traverser les montagnes du Caucase : 

Vite, allons franchir ces glaciers qui touchent aux cieux. Gagnons ce pays unique. Que tout cela devienne réalité devant nos yeux éblouis. 

Trois-cent-cinquante kilomètres à pieds, du Nord au Sud. Un périple qui n’est pas de tout repos, puisqu'elle est violemment mordue par un chien de berger, une blessure qui lui fait faire un détour par l'hôpital. Heureusement, le chien n'avait pas la rage et elle décide de poursuivre la route, la jambe enflée. 

Quelques pas. Seule la pointe du pied ose porter, car le muscle tire dans le mollet, soudain raccourci. Mais si j'ai pu faire quatre pas, je peux en faire le double et le double du double. Je continuerai.

Elle se sent en symbiose avec la Nature, aime lui parler comme si ici, elle pouvait entendre davantage ses pensées. C'est à partir de là que naît cette envie, ce besoin dévorant de parcourir le monde. En 1932, paraît son premier livre et l'argent récolté lui permet de financer les voyages qui suivent, dont certains sont assez épiques. 

À la découverte de l'Asie

Après la Russie, qui a laissé chez Ella Maillart une trace indélébile, elle profite des années trente pour faire plusieurs voyages extraordinaires. En 1934, la voici en route pour la Chine. Le Petit Parisien lui commande un reportage sur la Mandchourie, alors occupée par les Japonais. Elle y reste trois mois. Et là-bas, elle rencontre Peter Fleming (le frère de Ian, l'auteur des James Bond). 

Si Fleming n'avait pas été aussi intelligent, aussi drôle, je ne l'aurais pas supporté plus d'une heure !

En 1935, ils partent ensemble pour un périple à travers les déserts d'Asie centrale, l'une des régions les moins explorées du globe - et pour cause : elle est ravagée par une guerre civile. Ils partent comme Ella Maillart aime le faire : presque sans bagages, sans autorisation, à l'aventure, avec un sac de farine d'orge grillé, un peu d'ail, des raisins secs, comptant manger ce qu'ils s'apprêtent à chasser. 

Nous sommes emportés dans l'ombre fraîche des grands arbres. J'ai l'impression d'avancer à une vitesse folle. Quel sentiment de supériorité nous habite lorsqu'on est seul à rouler sur une route... une joie unique est en moi.

Ils voyagent pendant sept mois pour atteindre Srinagar, au Cachemire indien, en voiture, mais aussi accompagnés par une caravane de chameaux. Elle en écrira un livre, Oasis interdites, qui est un succès. Lui publiera Courrier de Tartarie

Photographies d'Anne-Maie Schwarzenbach sur lesquelles on peut voir Ella Maillart en Afghanistan
Photographies d'Anne-Maie Schwarzenbach sur lesquelles on peut voir Ella Maillart en Afghanistan / Domaine public (Swiss National Library)

Virée en Afghanistan

Trois ans plus tard, en 1938, elle fait la tournée des conférences dans plusieurs pays européens. C'est ainsi qu'elle rencontre la journaliste, Anne-Marie Schwarzenbach. Un coup de foudre amical. Anne-Marie Schwarzenbach, réputée pour sa plume aiguisée est, en cette fin d'année 1938, en cure de désintoxication (la cinquième) à Yverdon-les-Bains, où se trouve la clinique dans laquelle elle tente de se reconstruire. 

Elles se promènent toutes les deux et elles parlent voyages, bien sûr. Alors quand, deux mois plus tard, Ella est très enthousiaste en lui racontant que son père va lui offrir une nouvelle voiture (une Ford) et qu'elle compte la conduire jusqu'en Afghanistan, Anne-Marie propose de l'accompagner et promet de manger plus, de fumer moins et de ne plus se droguer. Elle insiste : "plus jamais". Ella Maillart se dit qu'elle peut réussir là où beaucoup d'autres ont échoué : sortir Anne-Marie de sa dépendance. 

Alors qu’en juin 1939, la Seconde Guerre mondiale est aux portes de l'Europe, elles partent toutes les deux de Genève, à bord de cette fameuse Ford. Dix-huit chevaux sous le capot, une petite croix suisse imprimée sur la plaque. Pour payer le voyage, plusieurs journaux sont demandeurs d'articles... En bonne place dans leur chargement : des machines à écrire et une roue de secours, quand même. C'est Anne-Marie Schwarzenbach qui conduit ; Ella Maillart la guide, cartes ouvertes sur les genoux. 

Afghanistan, 1935, femme sur un âne (Ella Maillart ?) - photo d'Anne-Marie Schwarzenbach
Afghanistan, 1935, femme sur un âne (Ella Maillart ?) - photo d'Anne-Marie Schwarzenbach / Domaine public (Swiss National Library)

La route file, défile. Il y a dans leur voyage des moments intenses, de grâce. Cette semaine, par exemple, passée sous la tente en Afghanistan, avec pour voisins de grands bouddhas sculptés dans la falaise :

Soudain, je comprends quelque chose : Paris n'est rien. Ni la France, ni l'Europe, ni les Blancs. Une seule chose compte envers et contre tous les particularismes. C'est l'engrenage magnifique qui s'appelle le monde.

Quand, trois mois plus tard, elles arrivent à Kaboul, elles apprennent que la Seconde Guerre mondiale vient de débuter en Europe. 

Anne-Marie ne s'en relève pas : "Aussitôt que la Guerre eut anéanti nos plans, son démon avait relevé la tête. Une fois de plus, ce fut la même histoire. Avec une audace insensée, avec une ruse sauvage, son second elle-même avait obtenu le grand nombre d'ampoules nécessaires". 

Anne-Marie veut rentrer. Ella préfère rester en Asie pour qu'elle soit en état de parcourir de nouveau le monde au volant de la Ford. Ella missionne un anthropologue français de l'accompagner. Leurs routes se séparent là, après ces semaines d'intensité. 

Ella Maillart va en direction de l'Inde. Toutes les deux ne se sont jamais revues. 

Ella Maillart vers 1950
Ella Maillart vers 1950 © Getty / ullstein bild Dtl.

À la découverte de l'Inde… et d'elle-même

Nous sommes donc en 1939, la Seconde Guerre mondiale vient de débuter en Europe. Ella Maillart décide de ne pas retourner sur le Vieux Continent tant que la guerre fera rage. Elle préfère prendre la route de l'Inde et s'installe au sud de Madras, loin des siens, en attendant que la guerre se termine. Enfin, elle n'attend pas sans rien faire. En Inde, Ella Maillart rencontre Ramana Maharshi, un "sage libéré vivant" comme on les appelle là-bas, et plonge dans plusieurs années d'intense spiritualité

Elle tente de mieux se comprendre, de trouver les portes de son voyage intérieur : "Depuis mon enfance, quand j'étais très heureuse, je me posais cette question : Qu'est-ce que c'est que la réalité ? L'essence de la vie dans l'instant présent ? Quand on veut arriver au fond du problème, il faut savoir qui on est. Tout dépend de moi et toute la question tourne autour de cette question : Qui suis-je ?

Ses maîtres spirituels lui enseignent l'unité du monde et lui font découvrir, pour reprendre ses mots, "les terres inconnues de son propre esprit"

"Ce travail est aussi vaste que la vie, car il englobe l'analyse de notre être physique, mental, affectif et spirituel". Soir et matin, Ella écoute des textes sacrés. À 11 heures, tous ceux qui suivent les conseils des sages mangent tous ensemble. Elle raconte cette période forte, charnière même de sa vie dans un nouveau livre, Ti-puss ou trois ans en Inde avec ma chatte (1952). 

Elle y raconte aussi la suite de ses aventures puisque après la Guerre, en 1945, elle quitte l'Inde et retourne vers sa Suisse natale, où elle s'installe six mois de l'année dans les montagnes. C'était le bonheur, une maison était enfin la sienne. Mais l'aventure est la plus forte alors, elle repart... Au Népal, mais pas seulement. 

Suite et fin de l'aventure 

Pendant les trente années qui suivent, elle organise des voyages culturels, entraînant de petits groupes de touristes dans de nombreux pays d'Asie. Partout où, avec elle, on peut encore faire des découvertes. À ceux qui l'accompagnent, elle dit volontiers : "Posez vous inlassablement la question : qui suis je ? Et par ce rappel constant, vous saurez que vous êtes la lumière de la perception". 

Ella Maillart expose ses photographies un peu partout en Europe. En 1991, un ouvrage intitulé, La vie immédiate, réunit quelque deux-cents photographies qui témoignent souvent d'un monde disparu et apportent, tout comme ses récits et ses films, une contribution non négligeable à la connaissance de l'Histoire de notre temps. 

Elle s'engage aussi pour la préservation de la planète, elle qui a tant aimé la traverser de part en part et qui est effarée de la façon dont celle-ci se détériore avec les années. 

Apaisée, riche d'une vie de découvertes et de grande liberté, Ella Maillart s'est éteinte à Chandolin dans les montagnes suisses, le 27 mars 1997, à deux mille mètres d'altitude. Elle avait 94 ans. 

Ella Maillart (1983)
Ella Maillart (1983) © Getty / ullstein bild Dtl.

Écoutez le portrait

14 min

Portrait d'Ella Maillart par Elodie Font

Par France Inter

Dans ce portrait, vous retrouverez les voix de certains invités de Chacun sa route, avec Élodie Font : la chanteuse, Flavia Coelho, le sociologue et auteur, Didier Éribon, le réalisateur, Radu Mihaileanu, la photographe, Charlotte Abramow. La mise en onde a été réalisée par Clément Nouguier.

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