Si la série “Buffy contre les vampires” est reconnue aujourd'hui pour son féminisme, “Charmed” a loupé le coche. Pourtant, la série comportait nombre d'ingrédients féministes, à commencer par ses héroïnes, les sœurs Halliwell. Que s’est-il passé ? Analyse et explications.

Charmed, photo promo (1998 - saison 1)
Charmed, photo promo (1998 - saison 1) © The WB

Sans Buffy, pas de sœurs Halliwell

Buffy contre les vampires et Charmed sont souvent opposées l'une à l'autre. Pourtant, les deux séries n'ont jamais été en compétition, elles étaient produites et diffusées sur la même chaîne : The WB, chaîne de la Warner Bros, à destination des adolescents américains, avec des séries comme Sept à la maison, Dawson, Gilmore Girls et Smallville. La série Charmed est simplement venue surfer sur le succès de Buffy

En 1997, la chaîne WB lance la série Buffy contre les vampires, et dès les premiers épisodes la série rencontre un vif succès auprès du jeune public. La chaîne commande alors une nouvelle série qui combine ce trio gagnant : du féminin, du surnaturel et de l'action. 

The WB se rapproche d'un producteur confirmé : Aaron Spelling, connu pour avoir produit Starsky & Hutch, Drôles de dames, La croisière s'amuse, Beverly Hills 90210, Melrose Place... et lui commande une série fantastique. Aaron Spelling débauche alors une scénariste avec laquelle il a déjà travaillé : Constance M. Burge, pour être la créatrice et la scénariste de la série.

“Charmed” : l'histoire

Pour éviter que la nouvelle série ne ressemble trop à Buffy contre les vampires, on passe d'un personnage principal féminin à trois héroïnes. Charmed, c'est donc l'histoire de trois sœurs : Prue, Piper et Phoebe, élevées par leur grand-mère dans un manoir victorien en plein San Francisco, et qui vont se découvrir des pouvoirs magiques, après la mort de celle-ci. 

Elles sont liées par “le pouvoir des trois” qui les rend pratiquement invincibles – sauf contre les déboires de la vie d'acteur (le personnage de Prue finira par trouver la mort, pour permettre à son interprète de quitter le show). Fort heureusement “le pouvoir des trois” est alors sauvé par la découverte d'une demi-sœur : Paige.

Pour le public habitué à voir des séries avec des héros masculins, Charmed est une vraie bouffée d'air frais. 

Sans compter que chaque sœur a une personnalité bien différente : chaque spectateur peut donc se reconnaître, d'une manière ou d'une autre, dans un personnage... Succès assuré !

Du “pouvoir des trois” au pouvoir de la puberté

Mais Charmed, c'est aussi et surtout une série d'apprentissage : le spectateur ne débarque pas dans un monde fantasmagorique, avec des personnages au summum de leur puissance magique, il les suit dans l'apprivoisement progressif de leurs pouvoirs. 

Les héroïnes sont ancrées dans la réalité américaine de Monsieur et Madame Toutlemonde, et elles doivent apprendre à dominer leur puissance magique hasardeuse pour en faire leur force. Exactement comme les jeunes filles, cibles de la série, doivent au même moment apprendre à gérer un nouvel élément pour le moins perturbateur dans leur vie : la puberté. 

Suivez l'analogie : dès l'instant où les sœurs Halliwell découvrent leurs pouvoirs magiques, elles attirent l'attention : en l’occurrence l'attention des démons (qui sont comme par hasard majoritairement masculins dans la série) – comme l'adolescente qui voit ce corps se métamorphoser et observe le changement du regard des autres.

Et les sœurs Halliwell doivent apprendre à maîtriser leurs pouvoirs – exactement comme une jeune fille doit apprendre à conjuguer avec son nouveau corps et les regards plus sexualisés que l'on pose sur celui-ci. 

En ce sens, la série est totalement en phase avec les problématiques du public qui la regarde : devant Charmed, les adolescentes suivent les héroïnes en train de devenir puissantes, contre une société ou un contexte phallocratique menaçants.

Une série plus féministe qu’elle n’en a l’air

  • Concilier vie privée et professionnelle

Les héroïnes doivent également honorer le don qu'elles ont reçu pour accomplir une mission : protéger les innocents des forces du Mal tout en essayant de mener une vie normale. Le personnage de Piper est d'ailleurs celui qui cherche le plus à avoir une vie “normale”, hésitant même plusieurs fois à renoncer à ses pouvoirs, au risque d'anéantir à jamais “le pouvoir des trois”. 

En ce sens, Charmed se range dans la lignée de plusieurs séries féministes qui voient le jour entre les années 1990 et 2000 et qui mettent en scène la place des femmes dans la société, avec des héroïnes qui cherchent à concilier leur vie sentimentale et privée et leur recherche d'accomplissement professionnel (Gilmore Girls, Alias, Sex and the City, Ally McBeal). 

  • Dénoncer les discriminations féminines

Le féminisme de Charmed se retrouve également sous d'autres facettes. Enfants, les sœurs Halliwell ont grandi dans un environnement sans repère masculin : abandonnées par leur père, elles sont élevées après la mort de leur mère par leur grand-mère (radicalement féministe par ailleurs). Et dans leur “vie d'adulte”, elles doivent constamment lutter contre des figures masculines mal intentionnées ou simplement trop autoritaires, que ce soit dans leur vie privée et sentimentale, dans leur vie professionnelle mais aussi dans leur vie de sorcières, contre les démons, “La Source” et “Les Fondateurs”. 

À plusieurs reprises, la série dénonce les discriminations que subissent les femmes: par exemple lorsque Piper allaite son bébé en public à la terrasse d'un café et qu'elle se fait humilier, ou quand Phoebe se fait rabaisser par son supérieur qui méprise son travail et remet en cause sa légitimité professionnelle...

  • Le pouvoir des trois... ou la solidarité féminine

De même, le "pouvoir des trois", cette sororité Halliwell qui les rend plus fortes ensemble que séparément, représente également une belle métaphore de la solidarité féminine. 

Phoebe, Prue et Piper (de g. à d.) - Charmed, Saison 1 (1998)
Phoebe, Prue et Piper (de g. à d.) - Charmed, Saison 1 (1998) / The WB
  • La grand-mère : un personnage féministe à l'extrême

L'intelligence de la série réside aussi dans la création d’un personnage misandre, la grand-mère. Mariée plusieurs fois et toujours trahie par des hommes, elle met constamment ses petites-filles en garde contre ceux-ci, au point de rechigner à accorder le baptême magique et la protection des ancêtres à la naissance de son petit-petit-fils, etc. Ce personnage si empreint de misandrie permet donc, par contre-balancement, de ne pas faire apparaître la série et ses héroïnes comme trop radicales dans leur féminisme.

  • Réhabiliter l'image des sorcières... et des femmes en général

Mais surtout, avec le choix de la sorcellerie, Charmed tente de corriger les préjugés qui pèsent sur l'image de la sorcière et des femmes en général. De par ses personnages et ses références, autant historiques que spirituelles, la série change la figure de la sorcière et la réhabilite la figure féminine. Ici les sorcières ne sont pas des êtres maléfiques ou des femmes fatales, mais bel et bien des figures salvatrices. Elles ne cherchent pas à se jouer d'autrui et à abuser de leurs pouvoirs (magiques /de séduction). La sorcière, et par extension la figure féminine, est bénéfique et dévouée à faire le bien. Le personnage de Paige par exemple est assistante sociale dans la vie professionnelle, et dans les dialogues on note une omniprésence de l'expression “protéger les innocents”. 

Prue, Phoebe et Piper (de g. à d.) - Charmed, Saison 1 (1998)
Prue, Phoebe et Piper (de g. à d.) - Charmed, Saison 1 (1998) / The WB

Comment et pourquoi ce féminisme a progressivement disparu de la série

On peut s'interroger : pourquoi, à l'heure où l'engouement pour les séries est devenu aussi prépondérant, où le genre a gagné en crédibilité au point de réhabiliter de vieilles séries, comme Buffy ou Friends... la série Charmed reste-t-elle sur le banc de touche ? 

Charmed avait tout pour être une série féministe d'avant-garde... pourtant elle s'est très vite retrouvée empêtrée dans des schémas masculins et stéréotypés :

  • Pour commencer toutes les héroïnes sont hétérosexuelles, rêvent de trouver leur âme sœur, de se marier et d'avoir des enfants. Piper par exemple tente un nombre incalculable de fois de se marier, la cérémonie étant constamment interrompues par l'arrivée des démons. Quant à Phoebe, au fil des saisons, elle devient totalement obsédée par l'idée de trouver le futur père de ses enfants.
  • Lorsque le personnage Prue se retrouve transformée en homme, elle développe comme par hasard d'excellentes aptitudes manuelles et se découvre une libido incontrôlable. Le personnage allant même jusqu'à dire : « Ça m’étonne que nous les hommes, on arrive à faire des choses alors qu’en fait on est obsédé sexuel. C’est dingue, on pense à ça tout le temps, à force c’est débilitant. »
  • Les arcs narratifs de la série tournent tout de même beaucoup autour des histoires de cœur des personnages : Paige et Phoebe enchaînent un nombre impressionnant de petits-amis, et cette dernière tient même la rubrique “Le Courrier du cœur” dans le journal local.
  • La série donne également une énorme place à une relation toxique dans son scénario : le couple Phoebe & Cole, Cole étant en réalité un démon – et l'un des plus puissants – et qui ne cessera de lui faire croire qu'il a changé.

L'explication se trouve dans les coulisses : la scénariste Constance M. Burge a dû partager la direction de la série avec un homme, Brad Kern, et au bout de deux saisons, leurs désaccords l’ont poussée à quitter la série. Parmi ces désaccords, citons celui-ci, typique : elle voulait développer l'histoire des sœurs et la lutte contre les démons ; lui voulait mettre en avant les romances des personnages.

Prue, Phoebe et Piper (de g. à d.) - Charmed, Saison 1 (1998)
Prue, Phoebe et Piper (de g. à d.) - Charmed, Saison 1 (1998) / The WB

Après le départ de Constance M. Burge, les références culturelles de la série ont radicalement changé. La scénariste s'était entourée d'un démonologue consultant, l'écrivain Robert Masello, et elle avait étudié les références païennes et wiccan pour la série, allant puiser dans des bestiaires et des légendes peu connues du grand public (comme avec la créature Wendigo, un loup-garou anthropophage qui provient de la mythologie amérindienne).

Après son départ, c'est Brad Kern qui tient seul les rênes de la série, et Charmed verse dans les références fantastiques et surnaturelles beaucoup plus populaires, à la limite même du kitsch... Il y est question de déesses grecques et d'amazones, de lutins et de leprechauns, de licornes, de sirènes, de super-héroïnes... et même du merveilleux avec les personnages de contes de fée. La série perd en noirceur mais le folklore qu'elle invoque ressemble à un vaste pot-pourri. 

Malheureusement pour l'image des femmes, ce changement de direction dans les références et l'ambiance de la série était à la fois l'occasion pour Brad Kern de rendre la série plus accessible, mais aussi un bon prétexte à toutes sortes de mises en scènes et de costumes affriolants... 

Et c'est ainsi que…

Finalement Charmed devient essentiellement imaginée, écrite et réalisée par des hommes, avec des codes masculins, pour faire plaisir au public masculin. Le discours féministe, mis en scène de manière contre-productive, est malmené : le fait que les héroïnes soient des femmes fortes et indépendantes, qui savent s'affranchir des hommes, bien à l'aise avec leur corps et leur sexualité, devient un prétexte pour leur faire porter des costumes exagérément sexy. Alors qu'il s'agit simplement là de répondre et de satisfaire le male gaze (regard masculin).

Malgré tout, en dépit des errances féministes de Charmed, on peut saluer l'effort de cette série qui a marqué une génération avec son casting féminin et les rôles d'action et de résolution des conflits confiées aux héroïnes. Une série qui fut d'ailleurs longtemps la plus longue du petit écran dont l'intrigue était basée sur des personnages principaux féminins (avant d'être détrôné par Desperate Housewives). Charmed est finalement une série en phase avec son époque (1998–2006), chaotique dans son discours féministe, tout comme l'était Sex and the City (1998–2004). La mode télévisuelle des années 1990–2000 était aux séries à héroïnes, elles n’ont pas toujours été parfaites dans leurs discours et leurs propos féministes, mais elles ont au moins eu le mérite de tracer le premier sillon pour des séries beaucoup plus engagées et alternatives sur l'image des femmes aujourd'hui.

Charmed, extrait du générique
Charmed, extrait du générique / The WB

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