Il fait (injustement) partie des artistes oubliés du XXe siècle, alors même que ses travaux ont été précurseurs dans l'histoire de l'art interactif. Depuis plusieurs semaines, il est à nouveau à l'honneur dans plusieurs expositions.

Des oeuvres de Nicolas Schöffer, ici exposées en 2005 à Paris
Des oeuvres de Nicolas Schöffer, ici exposées en 2005 à Paris © AFP / Pierre Verdy

Dans l'exposition "Artistes & Robots", à voir en ce moment au Grand Palais à Paris, la sculpture CYSP 1 est un assemblage d'un squelette de métal et de plaques colorées. Et quand elle le souhaite, cette œuvre d'art se déplace à sa guise.  

A sa guise ? Pas vraiment. CYSP 1 (pour Cybernétique-Spatiodynamique) est équipée d'un microphone, de radars lui permettant d'appréhender l'espace, et d'un "cerveau" électronique, capable d'interpréter les sons et de les transformer en mouvements. De là à imaginer cette œuvre d'art en robot-danseur, il n'y a qu'un pas... qu'en 1956, Maurice Béjart a franchi, intégrant CYSP 1 à un ballet joué sur le toit de la Cité Radieuse de Le Corbusier, à Marseille. 

Maurice Béjart avec l'une des sculptures de Nicolas Schöffer
Maurice Béjart avec l'une des sculptures de Nicolas Schöffer © Maxppp / Eleonore de Lavandeyra Schoffer/EFE/Newscom

Au Grand Palais, cette sculpture interactive fait face à une œuvre vidéo de l'artiste internationalement reconnu Nam June Paik. Mais le nom de son artiste à elle ne vous dira peut-être rien : Nicolas Schöffer, né en 1912 en Hongrie et mort en 1992 à Paris. Après avoir été oublié pendant des années, son travail commence à refaire surface : en plus de son apparition au Grand Palais, il fait l'objet d'une rétrospective au LaM, le musée d'art contemporain de Villeneuve-d'Ascq.  

Artiste-ingénieur 

S'il a commencé sa carrière d'artiste en tant que peintre, Nicolas Schöffer s'est rapidement intéressé aux technologies. D'abord en tant qu'outils, créant notamment des machines l'aidant à peindre, puis comme des objets d'art à part entière. En cherchant à faire un lien entre l'art d'un côté, et la vie et l'espace qui l'entourent de l'autre, il commence à imaginer ses œuvres d'art comme des "spectacles".  

Petit à petit, il devient autant chercheur qu'artiste, cherchant à intégrer à ses œuvres l'espace, le mouvement, et la lumière, le tout réuni sous le terme de "luminodynamisme", puis le "chronodynamisme" qui inclut également le passage du temps. Ses œuvres sont elles-mêmes des producteurs d'éléments visuels plus ou moins aléatoires et illimités. 

Il fut donc le premier à imaginer des œuvres d'art interactives, qu'il appelle "cybernétiques" : en 1955, soit un an avant CYSP 1, il imagine une gigantesque sculpture de 50m de haut dans le parc de Saint-Cloud, bardée de capteurs et donc capable d'interagir en temps réel avec les éléments qui l'entourent. Pierre Henry signe la musique qui accompagne cette œuvre en permanence. Des années plus tard, il conçoit un ballet interactif, Kyldex 1, où le public décide en direct du comportement des machines, grâce à des panneaux de couleur.  

Un artiste en lien avec le monde 

Nicolas Schöffer fait partie des artistes qui n'ont pas imaginé les arts plastiques comme un domaine isolé du reste de la création artistique, voire industrielle. Outre sa collaboration avec Maurice Béjart, il a aussi réalisé pour Claude Lelouch la scène finale de son premier film "Le propre de l'homme" en 1960, ou a participé à la réalisation de clips pour Brigitte Bardot, tout comme à la conception de l'intérieur d'une boîte de nuit à Saint-Tropez, le Voom-Voom, conçu comme un immense prisme kaléïdoscopique. Pour la télévision, il a également réalisé plusieurs clips abstraits.

Plus intéressant encore, Schöffer a été l'un des premiers à imaginer travailler avec des industries pour produire ses œuvres en grande quantité. Ainsi, en 1968, naît le Lumino, né d'une collaboration avec Philips : un boîtier semblable à une petite télévision qui produit des images aléatoires et censées provoquer chez celui qui le regarde une sensation de bien-être, bien longtemps avant la Luminothérapie. 

Il a également travaillé avec les ateliers de Renault pour sortir en 1973 la première sculpture-automobile, la SCAM 1.  

Des réalisations monumentales 

Si sa tour de Saint-Cloud a été détruite après son exposition, Nicolas Schöffer a semé dans le paysage urbain des œuvres pérennes, comme sa "tour cybernétique" de Liège, elle aussi fonctionnant grâce à un "cerveau" électronique, qui a repris du service en 2016 après des années d'arrêt pour manque d'entretien. A Lyon aussi, une station de métro est surmontée par une tour cybernétique lumineuse, dont les couleurs varient selon plusieurs facteurs, et notamment la circulation des rames de métro sous le sol.  

La tour Lyonéon de Nicolas Schöffer, à Lyon, de nuit
La tour Lyonéon de Nicolas Schöffer, à Lyon, de nuit © Radio France / Julien Baldacchino

Le projet absolu de Nicolas Schöffer, c'était la "ville cybernétique", une structure toute en hauteur mais également conçue pour recevoir des visiteurs, comme par exemple une université haute d'un kilomètre... restée au stade de l'esquisse. A Paris, Nicolas Schöffer avait aussi proposé d'installer une gigantesque Tour Cybernétique Lumineuse, plus haute que la Tour Eiffel, équipée de sept plateformes pour le public et bardée de miroirs et de 5 226 projecteurs, eux aussi cybernétiques, capable d'éclairer Paris à deux kilomètres à la ronde. Un projet soutenu par De Gaulle puis Pompidou, dont les travaux préliminaires avaient été lancés, mais qui, trop cher, qui n'a jamais vu le jour.  

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