Ne dit-on pas d’un traitre à une cause, que c’est un jaune ? Pourquoi cette couleur célébrée dans l'Antiquité gréco-romaine est devenue la moins aimée des couleurs de base au cours de l'histoire ? Réponse avec le grand historien médiéviste Michel Pastoureau.

Mur jaune
Mur jaune © Getty / Adél Békefi

Ils étaient réunis dans l’émission Grand bien vous fasse présentée par Ali Rebeihi.

Le jaune, la moins aimée des couleurs de base 

Michel Pastoureau : "Ce n'est pas que le jaune est détesté, mais il est rarement cité comme couleur préférée. Et ce, depuis la fin du 19e siècle ! Les enquêtes d'opinion le montrent. Ces résultats sont les mêmes partout en Europe, et c’est à peu près identique pour les hommes et pour les femmes. L'ordre de préférence, c'est bleu, vert, rouge, noir, blanc et le jaune arrive en dernier parmi les six couleurs de base, avec un pourcentage très faible."

Un désamour qui remonte au Moyen-Age 

Michel Pastoureau : "Cette mauvaise image est liée à la médecine. Le jaune est à cette époque, la couleur des humeurs du corps (la bile, l’urine…), ce n’est pas très noble. Surtout, il y a des jeux de mots entre le nom qui désigne la bile en latin, fiel en français et le nom du traître fel, félon, qui vient des langues germaniques. Dans la culture médiévale, les mots ont un poids considérable et des symboliques se construisent sur des jeux de mots." 

Le jaune n'est pas une couleur de vigueur et de bonne santé 

Michel Pastoureau : "Dire à quelqu'un qu'il a le teint jaune, le teint cireux, c'est rarement flatteur… C'est la couleur du vieillissement et du déclin. La médecine, occupe une place très importante dans la symbolique des couleurs à la fin du Moyen-Âge et au début de l'époque moderne."

C'est aussi la couleur de l'envie, l'un des sept péchés capitaux

Michel Pastoureau : "Les péchés capitaux reçoivent leur couleur à partir du troisième siècle et jusqu'au XVIIème siècle. Le jaune, c'est l'envie et parfois l'avarice (qui peut être verte aussi). Le rouge, c'est la colère, l'orgueil, la luxure et le blanc, c'est la paresse." 

Judas est souvent représenté en jaune ou portant une pièce vestimentaire jaune

Michel Pastoureau : "A partir du moment où le jaune est une mauvaise couleur, sur laquelle se greffent les idées de félonie, cela devient la  couleur du mensonge et de la trahison. Judas, l'apôtre félon, on lui donne dans l'iconographie, évidemment des vêtements jaunes et on lui associe des cheveux roux. Ce sont deux attributs iconographiques négatifs qui vont durer plusieurs siècles. Dans la même idée, les traîtres à une cause, sont des jaunes, tout comme les ouvriers roulés par le patronat . Cela date des grandes grèves de la fin du XIXème siècle et cela a perduré par la suite."

Un changement de point de vue sur le jaune avec Van Gogh

Michel Pastoureau : "La promotion du jaune commence un peu en peinture avec la peinture des impressionnistes et post-impressionnistes. Van Gogh et Gauguin vont lancer la mode du jaune, relayée plus tard par les fauves. Puis toute une partie de l'art moderne redonne un statut aux couleurs vives et le jaune en fait partie. 

Le sport moderne est né dans les collèges écossais vers 1860, mais au début, tout était noir et blanc. Petit à petit, le noir, le blanc, le rouge, le bleu, puis enfin le vert et le jaune font leur apparition à partir des années 1900 pour distinguer les clubs et les équipes. Et aujourd'hui, l'endroit où on voit le plus de jaune, ce sont les terrains de sport."

C'est une couleur d'avenir, le jaune

Michel Pastoureau : "Moi, si j'étais styliste, j'investirais dans le jaune parce qu'aujourd'hui, sa place est faible dans la vie quotidienne, dans nos appartements, dans le spectacle de la rue. Et je pense pas qu'il puisse tomber plus bas : il y a une place à prendre. Pour moi, il est en train de remonter vraiment depuis cinq ans. Et on le voit déjà en Chine dans la mode où l'on a essayé de lancer le jaune, qui n'est plus réservé aux empereurs. Les Chinois l'achètent en masse."

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