Ce sont des remarques qui reviennent régulièrement lorsque des longs-métrages passent à la télévision : des films modifiés, accélérés, recadrés… ces différences sont la plupart du temps le fait de questions techniques – la plupart du temps oui, mais pas toujours.

A la télévision et au cinéma, les images ne sont pas tournées de la même façon
A la télévision et au cinéma, les images ne sont pas tournées de la même façon © Getty / Sanaepong Chaichomphusakun / EyeEm

L'étrangeté a été relevée mardi soir sur les réseaux sociaux par les fans de la saga Harry Potter : pendant la diffusion de "Harry Potter et la Coupe de Feu" sur TF1, plusieurs téléspectateurs ont remarqué que les scènes, les mouvements, les dialogues, semblaient être diffusés à une vitesse plus rapide que le film d'origine. Si le film semblait effectivement joué plus vite, faut-il en nécessairement en déduire que TF1 a voulu accélérer la diffusion ?

Les films plus rapides : une question d'images par seconde

Cette remarque sur les films plus rapides à la télévision qu'au cinéma (et en DVD) a une raison essentiellement technique : le cinéma fonctionne sur un principe de diffusion de 24 images par seconde. Pour la télévision dans ses normes européennes, elle est de 25 images par seconde, une norme héritée du temps de la télévision analogique (le système "PAL-SÉCAM" d'avant la TNT) et conservée lors du passage au numérique. Ainsi, étant donné que la télévision diffuse une image de plus par seconde, les films de cinéma sont plus courts et donnent cette légère impression d'accélération (qui était aussi présente sur les VHS et les DVD, pas sur les Blu-Ray qui savent désormais lire des films à 24 images par seconde sur une télévision). Cette effet d'accélération n'apparaît pas dans les téléfilms et les séries, conçus pour la télévision et donc tournés en 25 images par secondes. C'est même un peu plus complexe, comme l'explique cette vidéo : 

Voilà pour le cas général. Mais dans le cas précis de "Harry Potter et la coupe de feu", le film dure normalement 2h37 – une durée qui tombe à 2h31 si l'on tient compte du passage de 24 à 25 images par seconde, ce qui correspond à une vitesse d'à peu près 1,04 fois la vitesse normale. La lecture a-t-elle été encore plus rapide que ce rythme ? Selon nos calculs, le film a commencé aux alentours de 21h12 et s'est achevé environ 2h25 plus tard, publicités incluses, ce qui reviendrait à une vitesse de 1,1 fois. 

Contactée par France Inter, TF1 assure pourtant ne pas avoir accéléré la lecture du film. Par ailleurs, plusieurs internautes ont noté que le film diffusé n'est pas le plus long de la saga : la diffusion il y a deux semaines de "Harry Potter et la chambre des secrets", d'une durée de 2h54, n'avait pas suscité les mêmes remarqués.

Des scènes coupées… pour pouvoir diffuser des films et séries plus tôt ?

Un autre reproche régulièrement formulé à l'encontre des diffusions à la télévisions de films de cinéma – mais aussi, cette fois, de séries américaines : des différences notables dans le montage, voire des suppressions totales de scènes. Exemple avec deux cas qui avaient beaucoup fait parler : la suppression de deux scènes dans le film Django Unchained sur TF1 fin 2019, et plusieurs passages de la série X-Files recadrés ou coupés, lors de la nouvelle saison de la série sur M6, en 2016. 

Dans un cas comme dans l'autre l'objectif de la chaîne était d'assurer au programme une diffusion en prime-time (autour de 21h), ce qui n'aurait pas été possible en laissant des scènes susceptibles de heurter la sensibilité des jeunes téléspectateurs. Les règles de diffusion de scènes violentes est en effet très encadrée à la télévision française : un film interdit aux moins de 16 ans ne peut pas passer en première partie de soirée, selon les règles fixées par le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA). Ainsi, M6 aurait pu diffuser les épisodes de X-Files en version originale, sans flouter ni recadrer aucun plan… mais elle aurait dû le faire en deuxième partie de soirée. Inconcevable quand on fait d'une diffusion un événement média majeur.

Différence : sur TF1, ce n'est pas la chaîne qui a procédé au re-montage du film. Les producteurs ont fourni une version "grand public" de Django Unchained, dont les scènes coupées ont été choisies par Quentin Tarantino lui-même, selon un message affiché au début du film. 

En revanche, c'est bien la chaîne qui a fait le choix de cette diffusion, et non une injonction du CSA, qui n'exerce de contrôle qu'a posteriori. En 2017, le film "Cinquante nuances de Grey" avait subi le même sort, certaines scènes érotiques ayant été coupées pour permettre une diffusion en prime time.

Mais ce n'est pas la seule raison. Selon le spécialiste Alain Carrazé, c'est une pratique courante depuis 30 à 40 ans : "Dans les années 80, les séries Agence tous risques et Magnum ont été expurgées de scènes sur la guerre du Vietnam parce que cela ne parlait pas assez aux téléspectateurs français", expliquait-il en 2014 sur le site d'Europe 1. Les différences entre les horaires et les formats de diffusion des séries et des téléfilms entre la télévision française et celle d'outre-Atlantique expliquent aussi une partie de ces redécoupages, versions plus ou moins raccourcies voire "que l'on transforme des séries courtes, de huit ou neuf épisodes, en gros téléfilms, en ne gardant que l'essentiel de l'intrigue". Si cela pose des questions de respect de l'œuvre originale, ce n'est pas interdit, tant que le contrat sur les droits de diffusion ne l'interdit pas.

Le recadrage, entre besoins techniques et choix éditoriaux

Comme pour les deux autres points, la question du recadrage est presque aussi ancienne que celle de la diffusion à la télévision de films de cinéma. Et là encore, c'est une question de formats : en télévision, on a essentiellement deux formats, le 4/3 et le 16/9, devenu la norme avec le numérique (auxquels on peut ajouter le 14/9, obtenu en ajoutant des bandes noires en haut et en bas de l'écran). Au cinéma, la variété des formats d'image est beaucoup plus grande : il existe pas moins de dix formats d'image différents, certains ayant été abandonnés avec le temps, d'autres généralisés. Aujourd'hui, le format le plus fréquent au cinéma s'appelle "1.85 : 1", plus large que le 16/9.

Pour faire rentrer le grand écran, il y a donc deux principales solutions, si l'on met de côté la déformation de l'image : ajouter des bandes noires (on parle de "Letterbox") ou rogner l'image (le "Pan & Scan"), un travail parfois supervisé par les producteurs du film eux-mêmes. Il y a une troisième voie, plus rare, qui consiste à utiliser les bouts d'image filmés par la caméra mais pas visibles à l'écran – le cadre de la caméra est en général plus large que ce qu'on voit au final. Dans ce cas, optimal mais plus difficile à mettre en œuvre, l'image télévisée montre plus de détails, et les réalisateurs du film gardent le contrôle sur ce que le téléspectateur verra.

Les studios Pixar ont aussi opté pour cette technique, pour ne pas perdre de contenu lors du passage à la télévision. 

Mais voilà : le recadrage peut aussi être une affaire éditoriale. Les abonnés à Disney , le nouveau service de streaming, l'ont remarqué, en notant que certaines scènes du film "Splash" avec Daryl Hannah et Tom Hanks avaient été recadrées… pour masquer les fesses de l'héroïne – quand elles n'ont pas été artificiellement couvertes par des rajouts capillaires. Mais là encore, un cadre au début du film annonce que le montage a été retravaillé. 

Cette question du recadrage pourrait poser problème à court ou moyen terme, en raison de l'importance qu'ont pris de nouveaux écrans, ceux des smartphones et des tablettes. Dès 2017, Netflix se disait prêt à revoir le montage de certains films pour les adapter à différents cadrages – Xavier Dolan avait notamment reproché à Netflix d'avoir supprimé le cadrage carré de son film Mommy (Netflix avait alors fait machine arrière et plaidé l'erreur technique. Adapter les montages et les cadrages aux supports de façon radicale, c'est ce que fait d'ores et déjà le concurrent américain Quibi de Netflix et Disney, qui propose pour chacun de ses programmes un montage vertical et un autre horizontal (mais qui ne diffuse pas de films… pour le moment). 

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.