Les deux personnages sont contemporains. Tintin est apparu en 1929, et Mickey en 1928. Si Tintin évolue dans l'univers de suspens et d'humour, Mickey a conquis le monde avec le seul dessin de sa tête. Si les destins sont différents, c'est que les deux personnages ne sont pas nés sous la même étoile juridique notamment.

Pour le 90" anniversaire de Tintin, Mousinsart réédite une version numérique de Tintin au Congo
Pour le 90" anniversaire de Tintin, Mousinsart réédite une version numérique de Tintin au Congo © Moulinsart

Le 10 janvier marque le 90e anniversaire de l'apparition de Tintin dans "Le Petit Vingtième". Le célèbre reporter en pantalon de scout belge a été créé par Hergé, et depuis il n'a pris ni une ride ni un coup de crayon. Et pour cause : Hergé avait exprimé dans des interviews son refus de voir les aventures de Tintin se poursuivre par d'autres que lui.

Depuis sa mort en 1983, c'est Moulinsart qui gère les droits de l'auteur belge, et Casterman, éditeur français, continue d'éditer ses albums. Juridiquement, rien n'empêcherait Moulinsart de mettre des dessinateurs au travail sur de nouvelles aventures de Tintin, mais pour l'instant Moulinsart préfère s'en tenir aux propos d'Hergé (même s'ils ne sont pas corroborés par des dispositions écrites testamentaires).

Moulinsart est titulaire exclusive, pour le monde entier, de l’ensemble des droits d’exploitation de l’œuvre d’Hergé ce qui protège non seulement les albums de bande dessinée et les dessins (cases, strips, planches, dessins hors-textes, couvertures), scénarios, textes, dialogues, gags, mais aussi les décors, les personnages et leurs caractéristiques, les noms, titres et lieux imaginaires, les onomatopées, polices de caractères et autres éléments de l’œuvre d’Hergé. Moulinsart, géré par la deuxième femme d'Hergé et son époux actuel Nick Rodwell a fait ériger à ses frais un musée Tintin en Belgique, et commercialise notamment les produits dérivés de l'univers de Tintin.

Hergé au travail avec ses collaborateurs
Hergé au travail avec ses collaborateurs © Getty / DANNAU WIM/Gamma-Raph/ Wimm

Il est souvent reproché à Moulinsart sa gestion autoritaire de l'image de Tintin, mais il faut au moins lui reconnaître de ne pas avoir ouvert Tintin à toutes les dérives commerciales (ce qui lui aurait rapporté beaucoup plus d'argent qu'actuellement).

Mais la question pour Tintin est de continuer à exister, sans aucune nouveauté depuis 1976. Si quelque 400 études et biographies sont parues au sujet d'Hergé, de son parcours d'artistes et de son talent, Tintin lui ne compte à son actif, et pour sa notoriété que deux films, cinq films d'animation, six jeux vidéos et trois séries télé tirés des 24 scénarios légués par Hergé.

Casterman vend à peu près 3 millions d'albums chaque année dans le monde, et en a vendu 250 millions depuis 1934. Traduit dans une cinquantaine de langues (et autant de langues régionales), Tintin se lit surtout en français, en chinois, en anglais, en allemand et en espagnol.

Moulinsart surveille scrupuleusement l'utilisation de tout image du héros d'Hergé. Il a fallu 25 ans à Spielberg pour convaincre Moulinsart de le laisser adapter les aventures de Tintin. Spielberg a depuis mis en chantier un second film. Pour Casterman, c'est la seule façon à ce jour de conquérir un nouveau lectorat.

Car si personne ne peut faire vivre Tintin, revivre, imaginer son enfance, lui faire visiter de nouveaux mondes, comment le faire durer, et partager par de futurs publics ? Si l'on prend l'exemple de Mickey, l'histoire montre que c'est bien le cinéma et l'animation qui peuvent rendre les personnages éternels. Le cinéma... et le régime juridique qui les a vus naître.

Mickey plus vivante au cinéma sur le papier

Walt Disney avecA gauche, Walt Disney avec Mickey Mouse (1935). A droite, un garçon habillé en Tintin (reproduction d’une photo trouvée dans le Studio Hergé (datant des années 30)
Walt Disney avecA gauche, Walt Disney avec Mickey Mouse (1935). A droite, un garçon habillé en Tintin (reproduction d’une photo trouvée dans le Studio Hergé (datant des années 30) © Getty / General Photographic Agency et DANNAU WIM/Gamma-Rapho / Lochon

Le destin de Mickey est parallèle à celui de Tintin, mais la petite souris aux grandes oreilles rapporte beaucoup plus, et elle est beaucoup plus connue que Tintin partout dans le monde. Plus que Tintin, elle est est entrée dans nos inconscients collectifs, même si, tout comme le reporter belge, elle n'est toujours pas dans le domaine public.

La différence ? Mickey est né pour et par le cinéma, dans une logique de production audiovisuelle chez Disney, et ce n'est que dans un deuxième temps qu'elle est apparue sur le papier. Dès le départ, divers dessinateurs ont eu ses aventures en mains et au bout de leurs crayons. 

Si Hergé avait mis son atelier au travail sur des aventures de Tintin signées par d'autres, comme l'a fait Disney, la question du futur de Tintin ne se poserait probablement pas.

De surcroît, Mickey vit sous le régime du copyright américain, régime que la firme Disney a fait modifier, en jouant de sa puissante influence économique, pour pouvoir en profiter le plus longtemps possible.

De fait, Mickey est tout aussi jalousement gardé par ses propriétaires que Tintin par les ayant-droits d'Hergé, mais avec un sens du profit beaucoup plus aigu. L'utilisation du nom du personnage de Mickey, ou de sa silhouette, reste illégale dans les pays où la marque est déposée et protégée.

Mickey sur le papier, plus libre que Tintin

Il n'existe qu'une seule société éditrice au monde qui a le droit de continuer à faire dessiner Mickey et à inventer ses nouvelles aventures dans des albums (si l'on excepte "Journal de Mickey", magazine pour la jeunesse détenu par Disney Hachette Presse), il s'agit de Glénat en France. Depuis plus de huit ans, l'éditeur de bande dessinée français détenait les droits d'édition des Aventures de Mickey et de ses amis, désormais il dispose aussi d'autorisations pour faire écrire de nouvelles histoires avec des auteurs tels que Cosey, Loisel, Petrossi ou Trondheim, qui sont la fine fleur de la BD d'aujourd'hui.

Mickey mouse vue par Cosey pour les éditions Glénat (Une mystérieuse mélodie)
Mickey mouse vue par Cosey pour les éditions Glénat (Une mystérieuse mélodie) / Cosey/Glénat/Disney

Une autorisation très stricte, soumise à validation systématique de tous les albums (une douzaine à ce jour) par Disney France, qui veille tout aussi scrupuleusement que Moulinsart au respect des valeurs de ses personnages (pas de sexe, pas d'arme) et qui se montre de plus en plus précautionneuse sur les questions religieuses par exemple.

Mickey est donc très corseté, même s'il a le droit de visiter de nouveaux pays, de révéler des pans inédits de sa vie et de celle de ses amis. Si Glénat a obtenu ce droit, c'est certainement parce que cette expression d'encre et de papier est en voie de disparition aux États-Unis. Les nouveaux Mickey de Glénat se vendent très bien en France (20 000 exemplaires chacun en moyenne), dans le Nord de l'Europe et en Italie mais pas du tout aux États-Unis.

Au pays de Disney, alors qu'il est apparu dans quelques 17 000 histoires sous divers formats et type d'édition depuis sa création, Mickey n'est plus un être de papier. Il ne vit plus que dans le monde de l'image animée, apparaît dans plus de 20 films (y compris dans Qui veut la peau de Roger Rabbit ?) et dans une quarantaine de jeux vidéo.

Que se passera-t-il quand Mickey ne sera plus sous copyright, ce qui devrait arriver en 2024 ? "Pour nous, cela ne changera pas grand chose", explique Frédéric Mangé, qui dirige les collections Disney chez Glénat. Le contrat tripartite entre Disney, Glénat et les dessinateurs, les soumettra aux respects des règles imposées par Disney, et au paiement de royalties à la puissante société américaine.

Quant à Tintin, il tombera dans le domaine public en 2054. D'ici là, tout est possible.

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