La romancière Carole Martinez était l'invitée de Boomerang. Au micro d'Augustin Trapenard, pour sa carte blanche, elle a décidé de nous lire un texte sur l'oubli, spécialement écrit pour l'émission.

La carte blanche de la romancière Carole Martinez sur l'oubli
La carte blanche de la romancière Carole Martinez sur l'oubli © Getty / ULF ANDERSEN / AURIMAGES

Dans son tout dernier livre Les roses fauves, l'écrivaine libère ses personnages morts et vivants et nous embarque à leur suite dans un monde épineux où le merveilleux côtoie le réel et où poussent des roses fauves. 

Treize ans après la publication de son tout premier roman Le cœur cousu, elle continue à faire vivre les destins tourmentés de ses nombreux personnages, à nous plonger dans cet univers si singulier qui est le sien. C'est dans l'oubli qu'elle a choisi de nous emmener aujourd'hui au micro de Boomerang :

2 min

La carte blanche de la romancière Carole Martinez sur l'oubli

Par Augustin Trapenard

Puisqu'on oublie

Mais qui donc m'a parlé, me parle encore, refuse de se taire et recommence infiniment les mêmes plaintes, comme un disque rayé ? Qui dit 'Aime-moi encore un peu s’il-te-plaît'. Ton oubli m'engloutit, aime-moi encore sans même chercher à me nommer, tu ne sais plus où je suis née. Ni où ni quand. Tu te souviens parfois de mon prénom, mais tu me grignotes à moitié.

Un jour sur deux, je n'ai plus de témoin de mes premiers instants. Un jour sur deux, je suis seule à tenter de m'extraire, de te sortir du corps, de respirer l'air du dehors. Je peux faire de nous ce qu'il me plaît désormais. Plus de témoins. Je peux m'inventer des naissances ou me confier aux anges. Tes longs cheveux abandonnés dans l'eau du temps flottent en surface et masquent ce qui voudrait remonter, la boue des profondeurs, ces douleurs plus tenaces qui menacent nos deux corps encordés. 

Je voudrais tant que tu me gardes encore une place au chaud, quelque part dans tes bras désormais interdits. Que tu ne me laisses pas seule ici, à errer sans plus rien à raconter que des choses bricolées pour combler les trous, les lacunes, les silences. 

Oh ! Léthé* ! Plus fort que la mort et le sommeil, tu détruis tout, vivant mes rêves d'enfant, tu déchires ce que nous étions, ce que j'étais, suis et serai. Tu me laisses seule au cœur de la fête parmi les masques, une solitude énorme au milieu d'un monde plein.

Les noms s'échappent, les mots et les lettres et le sens. Tout disparaît. On oublie et moi avec, petit débris embarqué dans la vague silencieuse qui nous submerge. La fable arrive à mesure que tu me noies dans les eaux du Léthé*. 

Qui ressasse ainsi à mes côtés sans que je parvienne à me souvenir de ce qui est ressassé ? Cette voix douce, je ne la reconnais pas et je l'aime, cette voix qui ressemble à la mienne". 

* Le Léthé était l’un des cinq fleuves de l’Enfer, fleuve baptisé aussi « Fleuve de l’oubli ».

Aller plus loin

🎧 RÉÉCOUTER - Boomerang : Carole Martinez au grand cœur

📖 LIRE - Carole Martinez, Les Roses Fauves (Éditions Gallimard)