Quand les chatbots se parlent et qu'on n'y comprend rien, comme les robots de Facebook l'ont fait cet été, que se passe-t-il ? Les machines essaient-elles de dupliquer le monde ?

L'artiste Grégory Chatonsky mène le projet Terre seconde, dans le cadre du séminaire sur l'imagination artificielle de l'Ecole Normale Supérieure
L'artiste Grégory Chatonsky mène le projet Terre seconde, dans le cadre du séminaire sur l'imagination artificielle de l'Ecole Normale Supérieure © Grégory Chatonsky

L'avènement du monde des robots, l'entrée des assistants vocaux dans nos salons, la création d'images par des machines, ouvrent la porte à de multiples peurs et fantasmes, pendant que les géants de la Silicon Valley imposent leur domination. C'est l'analyse de l'artiste et chercheur Grégory Chatonsky.

Grégory Chatonsky se définit comme un artiste post-digital. Un "minitel native", qui a vite compris que ce n’était pas la technique qui était en jeu à travers la télématique puis le numérique, mais que ça concernait nos existences. Né en France, il a vécu dix ans au Canada, et est recruté par l’Ecole Normale Supérieure, comme chercheur artiste, pour animer une réflexion sur «l’imagination artificielle». Dans les mois qui viennent il s'appliquera à construire une "Terre seconde". C'est une intelligence artificielle qui produit une deuxième terre. C’est le cogito d’une machine qui ne sait pas pourquoi elle fait ce qu’elle fait.

Aujourd'hui, les regards se tournent vers l'émergence d'intelligences artificielles, de logiciels susceptibles d'agir par eux-mêmes. Rendre la justice ? Converser entre eux, comme l'ont fait les 2 chatbots de Facebook ? Personne n'a compris leurs langages. Vont-ils donc s'émanciper ? Fonctionner sans nous ? C'est la matière même de la réflexion de Grégory Chatonsky.

Pourquoi ces questions d'intelligence artificielle font-elles peur ?

Il y a ceux qui sont effrayés et ceux qui sont fascinés. Ceux qui pensent que l'homme va perdre ses pouvoirs et sa supériorité et ceux qui espèrent au contraire qu'il soit "augmenté". D'abord je pense, en bon spinoziste, qu'il est bon d'avoir des fantasmes, il faut accepter qu'ils existent. Ensuite je rappelle que les techniques et l’art n’existent que parce qu’on le désire, la technique tient sa matérialité de notre désir . Notre fantasme c'est de se dire : si les robots commencent à se parler entre eux, ils vont commencer à se raconter des histoires qui nous échappent. Mais je dis, dans le cas des chatbots de Facebook, attention à se qui tient de la réalité, et ce qui tient de la communication de la part de Facebook par exemple.

Les géants du net chercheraient-ils à nous faire peur avec leurs robots ?

A la Silicon Valley, ils ont compris que quand on a peur on s’approprie un sujet. Donc ils jouent beaucoup là-dessus. La manière dont cette histoire de chatbots a été racontée dans les journaux grands publics est assez romanesque. C'est comme si nous étions des enfants dans la cour de récréation, vexés d'avoir été exclus d'une conversation.

Qui a-t-il de vrai dans cette histoire ?

Quand on dit est- ce-que les machines peuvent devenir intelligentes, créer de l’imaginaire etc, c’est mal poser le problème. La question c’est comment NOTRE intelligence est indissociablement liée aux machines. C’est la question de la relation entre les machines et nous.

Le fait qu’on s’imagine être exclu d’une conversation, c’est adolescent, il y a un affect là dedans. Il ne faut pas se laisser piéger , c’est une démarche commerciale du capitalisme de la Silicon Valley. Ces gens-là aujourd'hui nous vendent des affects.

C'est vrai que l'on arrive à obtenir des hallucinations de machines. Deep Dream a montré, il y a deux ans déjà, quelles formes la machine pouvait reconnaître dans une image et a matérialisé ces formes. Mais il y a là-dessus un discours de domination capitaliste d’une violence insensée.

Que faire de ces nouvelles images, sortie de l'"imagination" des machines ?

Quand Google a sorti les images de Deep Dream, c’était comme un trip sous LSD. Or je rappelle que les laboratoires de la Silicon Valley ont été fondés par des gens issue de la contre-culture américaine. Il y a convergence entre leur culture et la culture hippie.

Aujourd'hui nous devenons sensibles à l’intériorité des machines, c’est une nouvelle sensibilité pour nous. [ndlr : désormais Deep Dream fabrique à la demande des images psychédéliques à partir des images qu'on lui soumet]

Les machines vont toujours plus loin non ?

En nourrissant une machine avec beaucoup d’images, qui viennent en général d’internet, on arrive à faire des images qui ressemblent à des images, mais différentes. Avant c'était les artistes qui faisaient cela, ils "représentaient".

Là les machines apprennent à créer de la ressemblance. Pourquoi Google, Facebook et Twitter emmagasinent ces milliards de photos sans intérêt que nous postons ? La question que je pose est : est-ce-que ce n’est pas pour créer les machines qui reproduiront le monde humain… une seconde fois ?

Pourquoi un deuxième monde ?

Depuis longtemps l’Occident est hanté par l’idée d’une deuxième terre. Cela explique la technique, l’art et la science, c’est la question de la représentation.

Alors qu’il est rationnellement envisageable que l'espère humaine disparaisse, nous enregistrons les images de notre existence comme si nous avions peur de nous perdre.

Une fois que l'espèce aura disparu, ce sera totalement inutile ?

Oui c’est vrai, à l’échelle de l’espèce, mais à l’échelle individuelle, ne sommes-nous pas comme des artistes, hantés par le besoin de créer de leur vivant un fossile.. qui resterait vivant après leur mort? C’est-à-dire que cette volonté de "devenir immortel et puis mourir", est-ce que maintenant ce ne serait pas en train de se jouer au niveau de chaque individu de l’espèce humaine toute entière.

Nous chercherions peut–être à travers les machines et l’imagination artificielle, à devenir immortel et peut-être après pouvoir disparaître. Je pense qu’il y a une zone grise entre la technique et la nature qui est en train de se révéler à elle-même. Entre l’être humain, la nature et la technique, la circulation entre les 3 est de plus en plus intense. Ce qui dans l’actualité nous entraîne vers une crainte, et qu’on doit à tout prix saisir historiquement.

Quel homme connecté êtes-vous ?

Depuis 1994 je fais du net art, j’ai eu accès à l’internet à l’ircam quand personne n’avait d’accès à internet. C’est fondateur dans mon travail et dans ma vie. Donc mon existence, mes affects, mon désir, ma sexualité, mes amitiés, mes relations sociales, sont totalement tissées du réseau.

Je suis un descendant du pop art, donc je ne suis pas dans une posture de résistance. Je ne suis pas dans une posture de décroissance ou de déconnexion. Je pense qu’une domination est à l’œuvre, et pour déconstruire cette domination, il faut l’utiliser l’accélerer, je suis plus accelérationniste que décroissant.

La domination qui est en train de se mettre en place par le réseau , porte en elle des possibilités, qui la surpassent, si on arrive à accélérer les processus. Donc moi je suis pour qu’on soit encore plus connecté, plus radical et avec beaucoup plus d’affects. Pour moi la démocratie c’est penser le plus possible et être le plus nombreux possible à penser.

C’est la première fois que l’on peut garder une trace de la multiplicité des anonymes, alors qu’avant on gardait trace des dominants, souvent hommes et blancs. Et donc il y a quelque chose de terrifiant et de palpitant dans cette forme de démocratie, quelque chose de très ambivalent. Donc je dirais par rapport à la connexion, il faut accélérer. Accélérons, allons plus vite que le capitalisme.

En sommes-nous vraiment capables ?

Quand on observe les digital natives, on voit bien que parfois les usages qu’ils font de la technique, dépassent complètement le système capitalistique qui les a mis sur le marché, les entreprises ; il y a des usages minoritaires qui grandissent jusqu’au moment où c’est rattrapé par le capitalisme.

Donc il y a une espère de guerre de vitesse entre les usages minoritaires, la reprise en charge par des entreprises qui rachètent ça ; et ensuite les usages qui se déplacent ailleurs. On ne prendra jamais complètement de vitesse le capitalisme mais on peut, de temps en temps, le doubler dans un virage, et continer à zigzaguer.

Vous parler de 'l’ahumanité. De quoi s'agit-il ?

L’inhumain, c’est l’aliénation de la technique. L’ahumain n’est pas concerné par nous, c’est une neutralité par rapport à l’humain. On redécouvre qu’il y a des avantages énormes à penser les choses indépendamment de nous ; ça nous permet de comprendre que tout ne dépend pas de nous, on se "désanthropomorphise". Il y a 75% des données sur internet auxquelles aucun être humain n’a accès. Donc nous y sommes liés indépendamment de nous.

La technique est un produit de l’activité humaine, mais elle dépasse nos attentes. Un enfant dans la nature regarde les étoiles il a une émotion, car il sait que le cosmos ce n’est pas lui. De la même façon, l’ahumain existe dans la nature et dans la technique.

Télofossile
Télofossile / Gregory Chatonsky

Est-ce que cela nous survivra ?

C’est une vraie question. J’avais travaillé sur cette survivance de la technique sur l’être humain, avec le projet Télo fossile.

Si une intelligence arrive sur terre dans 1000 ans, on sait que notre époque sera sur-représentée par rapport aux précédentes civilisations ; et cette intelligence non humaine se demandera ce que sont ces objets identiques en si grande quantité.

Pour être vraiment vivant il faut penser sa mort, et ça se joue en ce moment au niveau de notre espèce. Que faisons-nous en ce moment, au niveau de l’espèce ? C’est complètement fou, ces logiciels autonomes, et nous n’y comprenons pas grand-chose, donc se poser la question du fossile permet de s’interroger sur le sens de nos actes aujourd'hui.

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