L'écrivain de romans noirs était l'invité de "Boomerang" à l'occasion de la sortie de son livre "Traverser la nuit". Au micro d'Augustin Trapenard, pour sa carte blanche, il a souhaité lire un texte inédit dans lequel il critique les effets dévastateurs du capital qu'il juge plus insidieux en période de crise.

L'écrivain Hervé Le Corre, janvier 2020
L'écrivain Hervé Le Corre, janvier 2020 © Maxppp / Andreu Dalmau / EPA / Newscom

Dans Boomerang, le romancier revenait sur les origines de son style d'écriture, plongé depuis toujours dans une obscurité littéraire éclairée. Il explique comment celle-ci permet de mieux retranscrire la colère, les maux de la société. Une obscurité intérieure omniprésente par laquelle il fixe les vertiges de sa vision du monde, à travers des personnages vacillants et reclus dans leurs doutes. Ainsi, il rend visible la vie dans ses instants les plus difficiles ; la littérature doit servir à sortir du noir, à résister face aux aléas de la vie et retrouver le sens du collectif. 

Dans ce texte qu'il a souhaité partager exclusivement sur France Inter, l'écrivain ne dissimule pas son inquiétude quant à tous les vertiges et altérations que continuerait à nourrir la logique de "la réinvention permanente" suscitée par le libéralisme, en particulier dans la période de crise que nous traversons actuellement. Il n'oublie pas d'en souligner d'éventuelles conséquences sur la langue qu'il juge aujourd'hui trop entachée de faux semblants et d'inexactitudes.

Le texte inédit d'Hervé Le Corre

"Entre épidémie mondiale et catastrophe climatique, Capital Terminator montre, sous sa peau synthétique, la froide dureté de son métal et l'activité effrénée de ses circuits financiers.

Il est mis à nu dans sa violence, son avidité, son court-termisme. Après lui, le déluge. C'est le cas de le dire. 

Mais tout un petit personnel politico-médiatique s'applique à cacher sa nudité sous des oripeaux langagiers. De même qu'on a réussi à transformer "les licenciements collectifs" en "plans de sauvegarde de l'emploi", on s'applique aujourd'hui à répandre de nouveaux euphémismes avec le même cynisme tranquille

Ainsi, par exemple, il n'y a plus de "problème", mais des "sujets" : la santé publique en crise, le mal logement, le chômage massif, la jeunesse sacrifiée, des sujets entend-on affirmer les élus et les ministres. Ce glissement sémantique sorti sans doute d'une quelconque tête molle de cabinet, envahit ces derniers mois déclarations et commentaires. De sorte qu'on peut discuter d'un sujet à perte de vue, tourné sans fin autour de la table où on l'aura posé quand un problème appelle une solution. De même pour les pénuries et les manques de toutes sortes, on parle de "tension". L'Hôpital public est "en tension". Les masques et les tests le furent. Aujourd'hui, les vaccins.

Pas de pénurie. Non, c'est juré.

Des approvisionnements en tension. Détendez-vous. 

Le sommet de l'entourloupe est sans doute atteint par l'injonction à se réinventer, à donner un peu partout. Profitant de l'aubaine de cette épidémie, les néo-libéraux et leurs porte-voix invitent à tout changer pour qu'au fond, rien ne change, surtout pas le taux de profit et de dividendes. 

"Se réinventer" ça relève de la pensée magique. Abracadabra !

"Demain, ce sera vachement mieux parce qu'on aura tout réinventé". Là, on touche au sublime. C'est l'injonction de s'adapter à l'intangible système travesti en élan d'imagination. L'École s'enfonça dans sa crise ; le spectacle vivant moribond, qu'il se réinvente. 

La clé de cette réinvention généralisée ? Le numérique, chacun chez soi pour apprendre, se cultiver ou se distraire. Le tout servi sur un plateau, entre deux cartons de bouffe livrés par un esclave à vélo. 

Cette réinvention est tellement tendance, c'est l'ultra moderne solitude contrôlée par les GAFAM, animé par les bébés requins des start-up spécialisées. 

À quoi bon de coûteux mètres carrés de bureaux, des établissements scolaires, des théâtres et des salles de cinéma ? Chacun chez soi, devant des écrans qu'on regarde et qui nous voient, c'est tellement plus compétitif. 

Capital Terminator grimace un sourire. Comme dans les films, le futur d'où il vient n'est que fer et terreur. 

On a peut-être encore le choix. 

2 min

Quand Hervé Le Corre déplore les effets néfastes du "Capital Terminator" en période de crise

Par Hervé Le Corre
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📖  LIRE - Hervé Le Corre : Traverser la nuit (Éditions Rivage)

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