ÉDITO - Jean-Marie Gustave Le Clézio a lu à l'antenne un texte inédit dans lequel l'écrivain prend position pour les migrants. Un texte extraordinaire à découvrir ici.

Jean-Marie Gustave Le Clézio sur le plateau de "Boomerang"
Jean-Marie Gustave Le Clézio sur le plateau de "Boomerang" © Radio France

Jean-Marie Gustave Le Clézio était aujourd'hui un invité spécial dans la matinale d'Inter : successivement invité de Nicolas Demorand à 8h20 et d'Augustin Trapenard dans son magazine culturel, Boomerang, à 9h10.

Augustin Trapenard lui a donné carte blanche quelques minutes pour lire un texte… L'écrivain a lu à l'antenne un texte inédit.

Un texte inédit de Jean-Marie Le Clézio

La vérité, c'est que chaque drame de la migration en provenance des pays pauvres pose la question qui s'est posée jadis aux habitants de Roquebillière, lorsqu'ils ont offert l'asile à ma mère et à ses enfants : la question de la responsabilité.

Dans le monde contemporain, l'histoire ne répartit plus les populations entre factions guerrières. Elle met d'un côté ceux qui, par le hasard de leur situation géographique, par leur puissance économique acquise au long des siècles, par leur expériences, connaissent les bienfaits de la paix et de la prospérité. Et de l'autre, les peuples qui sont en manque de tout, mais surtout de démocratie.

La responsabilité, ce n'est pas une vague notion philosophique, c'est une réalité.

Car les situations que fuient ces déshérités, ce sont les nations riches qui les ont créées. Par la conquête violente des colonies, puis après l'indépendance, en soutenant les tyrannies, et enfin aux temps contemporains, en fomentant des guerres à outrances dans lesquelles la vie des uns ne vaut rien, quand la vie des autres est un précieux trésor.

Bombardements, frappes ciblées depuis le ciel, blocus économiques, tous les moyens ont été mis en oeuvre par les nations puissantes pour vaincre les ennemis qu'elles ont identifiées. Et qu'importe s'il y a des victimes collatérales, des erreurs de tirs, qu'importe si les frontières ont été tracées à coups de sabre par la colonisation sans tenir compte des réalités humaines.

La migration n'est pas, pour ceux qui l'entreprennent, une croisière en quête d'exotisme, ni même le leurre d'une vie de luxe dans nos banlieues de Paris ou de Californie. C'est une fuite de gens apeurés, harassés, en danger de mort dans leur propre pays.

Pouvons-nous les ignorer, détourner notre regard ?

Accepter qu'ils soient refoulés comme indésirables, comme si le malheur était un crime et la pauvreté une maladie ?

On entend souvent dire que ces situations sont inextricables, inévitables. que nous, les nantis, ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde. Qu'il faut bien des frontières pour nous protéger, que nous sommes sous la menace d'une invasion, comme s'il s'agissait de hordes barbares montant à l’assaut de nos quartiers, de nos coffre-forts, de nos vierges.

Quand bien même nous ne garderions que l'argument sécuritaire, n'est-il pas évident que nos murs, nos barbelés, nos miradors sont des protections illusoires ?

Si nous ne pouvons accueillir celles et ceux qui en ont besoin, si nous ne pouvons accéder à leur demande par charité ou par humanisme, ne pouvons-nous au moins le faire par raison, comme le dit la grande Aïcha Ech Chenna qui vient en aide aux enfants abandonnés du Maroc : "Donnez, car si vous ne le faites pas, un jour ces enfants viendront vous demander des comptes".

L'histoire récente du monde nous met devant deux principes contradictoires mais non pas irréconciliables.

D'une part, l'espoir que nous avons de créer un jour un lieu commun à toute l’humanité. Un lieu où régnerait une constitution universelle et souvenons-nous que la première constitution affirmant l'égalité de tous les humains, fut écrite non pas en Grèce, ni dans la France des Lumières, mais en Afrique dans le Royaume du Mali d'avant la conquête.

Et d'autre part, la consolidation des barrières préventives contre guerres, épidémies et révolutions.

Entre ces deux extrêmes, la condition de migrants nous rappelle à une modestie plus réaliste. Elle nous remet en mémoire l'histoire déjà ancienne des conflits inégaux entre pays riche et pays sous équipé c'est le maréchal Mobutu qui, s'adressant aux Etats-Unis proposa une vraie échelle de valeur établie non pas sur le critère de la puissance économique ou militaire d'un pays mais sur sa capacité au partage des richesses et des services afin que soit banni le mot de "sous-développement" et qu'il soit remplacé par celui de "sous-équipement".

Nous nous sommes habitués progressivement, depuis les guerres d'indépendances, à ce que des centaines de milliers d'être humains, en Afrique, au Proche Orient, en Amérique latine, naissent, vivent et meurent dans des villes de toiles et de tôles, en marge des pays prospères. Aujourd’hui avec l’aggravation de ces conflits, et la sous-alimentation dans les pays déshérités, on découvre que ces gens ne peuvent plus être confinés. Qu'il traversent forêts, déserts et mers pour tenter d'échapper à leur fatalité.

Ils frappent à notre porte, ils demandent à être reçus.

Comment pouvons-nous les renvoyer à la mort ?

Dans son beau livre, le docteur Pietro Bartolo cite cette phrase de Martin Luther King, qui n'a jamais sonné aussi vraie : "Nous avons appris à voler comme des oiseaux et à nager comme des poissons, mais nous n'avons pas appris l'art tout simple de vivre ensemble comme des frères"

Un nouveau roman

Le nouveau roman de Jean-Marie Gustave Le Clezio s'intitule "Alma", il vient de paraître chez Gallimard. Dans le 7/9 de Nicolas Demorand, l'écrivain en lisait un extrait :

Dans Alma se croisent les histoires de deux personnages. Le premier, Jérémie, se rend à l'île Maurice à la recherche de ses ancêtres mais aussi des traces laissées par ces drôles d'oiseaux disparus que sont les dodos. Le second quitte l'Île Maurice pour la France ; il s'appelle Dominique et est surnommé, justement, "Dodo".

Un livre qui tourne autours des dodos, donc. Mais que signifient ces oiseaux pour Le Clezio ? Il répond au micro d'Augustin Trapenard :

Les dodos ont été les premières victimes officielles des humains

Les Dodos (ou Drontes de Maurice) sont des oiseaux endémiques de l'île Maurice. L'espèce s'est éteinte moins d'un siècle après sa découverte, à la fin du XVIIe siècle, avec l'arrivée des Européens.
Les Dodos (ou Drontes de Maurice) sont des oiseaux endémiques de l'île Maurice. L'espèce s'est éteinte moins d'un siècle après sa découverte, à la fin du XVIIe siècle, avec l'arrivée des Européens. © Getty / Photo Researchers

L'écrivain explique : "C'était des oiseaux qui ne connaissaient pas les humains. Ils étaient assez grands, assez costauds, donc ils n'avaient peur de rien. Quand les humains sont arrivés, ils sont allés vers eux pour faire connaissance de ces drôles de bipèdes qui débarquaient chez eux et là, on les a assommés. Un des marins raconte comment ça se passait : "L'oiseau est tellement bête, il suffit qu'il y en ait un qui ajoute un chiffon rouge à gauche, l'autre arrive à droite et peut lui taper dessus sans problèmes".

Une figure qui parle particulièrement à l'écrivain : "C'est un fossile qui était vivant à l'époque où les premiers humains sont arrivés à l'île Maurice. C'était le dernier plus gros oiseaux à terre dans cette région, de la famille des colombes, énorme. Il est connu surtout pour avoir servi d'illustration dans Alice aux Pays des Merveilles, c'est cet oiseau un peu ridicule et en même temps touchant.

Il est décrit à l'époque un peu comme un être humain : quand on le capture il pleure, si on veut l'enfermer il se laisse mourir de faim, il ne peut pas vivre sans sa compagne … C'est une figure tragi-comique, qui correspond assez à l'idée qu'on peut se faire des humains".

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