"Qui nous dit ce que nous sommes ? Qui en décide ? Existe-t-il quelque part un document fiable, sur lequel on pourrait se reposer et permettant d’affirmer, de manière certaine : elle est ceci ou cela ?" Invitée de l'émission Boomerang d'Augustin Trapenard, la romancière a lu pour sa carte blanche un texte de sa plume.

La romancière Leïla Slimani en juillet 2020 lors d'une rencontre avec le public à la librairie Maupetit, à Marseille.
La romancière Leïla Slimani en juillet 2020 lors d'une rencontre avec le public à la librairie Maupetit, à Marseille. © Getty / Jean-Marc ZAORSKI/Gamma-Rapho

Leïla Slimani : "Il y a quelques jours je me suis souvenue d’une anecdote amusante. J’avais dix ans lorsque ma mère a fait faire, pour ma sœur et pour moi, notre premier passeport. Ma sœur, qui s’appelle Hind, a un an de moins que moi. Un jour, ma mère est rentrée à la maison avec les précieux documents. Je me souviens très bien de ce ce premier passeport, un document qui, au Maroc, surtout à cette époque, était si difficile à obtenir. Je me souviens de la couverture verte, du fait qu’il s’ouvrait de gauche à droite et qu’il pouvait se lire en arabe et en français. 

Ce document disait qui j’étais, il me donnait un statut, une identité et la possibilité de me déplacer.

Et qu’elle ne fut pas ma surprise quand je l’ouvris. D’abord, le passeport mentionnait ma taille et d’après le document je mesurais 1m10. Quand l’employé de la préfecture avait demandé à ma mère quelle était ma taille, elle avait été surprise, elle n’en savait rien et elle avait répondu, nonchalamment que je devais mesurer dans les 1m10 et ma sœur, 1m08. 

À dix ans, j’étais bien petite, plus petite que ne l’est aujourd’hui ma fille de quatre ans. Mais ce n’était pas le plus surprenant. Y figurait bien mon nom, SLIMANI, mon prénom, LEILA et ma date de naissance était correcte mais, à la place de ma photographie, apparaissait celle de ma sœur. Et dans le passeport de ma sœur, il y avait ma photo.

Pendant les années qui ont suivi, nous avons donc du nous prêter à un exercice étrange à chaque fois que nous passions une frontière.

Il fallait se concentrer et s’empêcher de rire quand l’une tendait le passeport de l’autre à un policier. Enfin, je tendais le passeport sur lequel figuraient ma photo et le nom de ma sœur. Pendant quelques minutes, j’étais Hind et ma sœur était Leïla.

Si j’ai repensé à cet épisode, c’est parce que je m’interrogeais sur la question de l’identité

Au fond, qui nous dit ce que nous sommes ? Qui en décide ? Existe-t-il quelque part un document fiable, sur lequel on pourrait se reposer et permettant d’affirmer, de manière certaine : elle est ceci ou cela ? C’est comme si ce passeport pleins d’anomalies était déjà un signe que m’adressait le destin, me disant que je pouvais être quelqu’un d’autre.

Ce passeport me révélait une vérité : c’est qu’on ne saurait jamais qui j’étais.

Ou plutôt que j’étais toujours à côté de moi ou déjà une autre. Que j’étais ma sœur. Et qu’elle était moi."