L’espace d’art “La Terrasse” à Nanterre consacre sa nouvelle exposition aux plasticiens qui s'attellent à représenter visuellement des données collectées.

Plus d'une vingtaine de dessins, mais aussi des vidéos et des livres d'artistes, sont présentés dans l'exposition Données à Voir
Plus d'une vingtaine de dessins, mais aussi des vidéos et des livres d'artistes, sont présentés dans l'exposition Données à Voir © Thierry Fournier 2016

Chronologie des courants artistiques, coordonnées géographiques, listes de recherches Google… autant de données disponibles que chacun peut choisir de s’approprier. Les journalistes le font en écrivant des articles et en pratiquant le datajournalisme, votre smartphone le fait en vous conseillant de marcher plus ou de manger mieux… et qu’en font les artistes ?

“Une vision du monde entier”

C’est cette question qui guide les visiteurs de l’exposition “Données à voir”, ouverte depuis la semaine dernière à l’espace d’art La Terrasse, à Nanterre (Hauts-de-Seine). “Nous sommes partis d’un corpus d’oeuvres historiques, avec des artistes comme Öyvind Fahlström ou Mark Lombardi dans les années 70, et à partir de là nous avons fait des passerelles avec des oeuvres contemporaines”, explique Sandrine Moreau, directrice de la Terrasse et co-commissaire de l’exposition.

“L’idée, c’est de comprendre comment les artistes produisent une vision du monde entier, c’est-à-dire des mesures et des relations”, détaille Thierry Fournier, artiste et lui aussi co-commissaire de l’exposition. “Et en même temps, ce n’est pas de l’art engagé, c’est juste un regard sur la société. Il peut y avoir une approche plus poétique par exemple”, ajoute-t-il.

Arbres, cartes, graphes

Mais concrètement, à quoi ça ressemble, une oeuvre d’art qui se base sur des données ? Dans l’exposition dense proposée à Nanterre, se côtoient plus d’une trentaine d’oeuvres, et presque autant de formes différentes pour représenter ces données, elles aussi très variées.

Une vitrine en hauteur en appelle à la curiosité des visiteurs
Une vitrine en hauteur en appelle à la curiosité des visiteurs © Radio France / Julien Baldacchino

Des graphiques à l’allure plutôt froide côtoient des cartographies imaginaires à la symbolique mystérieuse ; un peu plus loin un diaporama photos, installé près du sol, est le voisin d’un globe terrestre sculpté en impression 3D. Voici cinq démarches d’artistes à découvrir.

Mark Lombardi : réseaux de pouvoir et dénonciation

C’est l’un des pionniers de l’art des données. Au début des années 90, l’américain Mark Lombardi abandonne totalement sa pratique de la peinture pour se lancer dans de grands dessins, la plupart en noir et blanc, qui représentent des réseaux de pouvoir plus ou moins obscurs. “Il a réalisé plus de 14.000 fiches à partir d’informations collectées dans la presse ou en enquêtant lui-même, et en a fait ces schémas”, explique Sandrine Moreau. Ses travaux qui mettaient en lumière les relations entre les banques et la mafia lui ont valu d’être sans cesse surveillé par le pouvoir américain. Il est mort en 2000, officiellement par suicide.

“Après les attentats de 2001, la CIA a appelé le Whitney Museum de New-York parce qu’ils exposaient des dessins de Lombardi”, raconte la directrice de l’espace d’art.

Ward Shelley, cartographe de l’imaginaire

A l’opposé des graphes froids et factuels de Mark Lombardi, le travail de Ward Shelley se veut plus poétique. Cet artiste américain dessine des frises chronologiques et autres diagrammes sur le monde de l’art, hauts en couleur. Dans “Leading men”, il représente l’arbre généalogique des stéréotypes masculins du cinéma américain, de Chaplin à Steve Carrell.

Les drôles d'arbres de Ward Shelley
Les drôles d'arbres de Ward Shelley © Radio France / Julien Baldacchino

Claire Malrieux et “l’Atlas du temps présent”

Depuis 2013, l’artiste française Claire Malrieux a lancé un projet nommé “Atlas du temps présent” : sur un site Internet du même nom, elle collecte des dizaines de schémas scientifiques retrouvés sur le web. Et chaque jour, un algorithme qu’elle a conçu créé une grande image réunissant plusieurs de ces schémas. “L’idée derrière cette image, c’est de se dire qu’on va jeter des choses ensemble qui n’ont rien à voir, et qu’on attend de voir l’effet produit”, explique Thierry Fournier.

L'une des images générées par algorithme est imprimée sur grand format
L'une des images générées par algorithme est imprimée sur grand format © Thierry Fournier 2016

A VOIR AUSSI :Le site de l'Atlas du temps présent de Claire Malrieux

Hasan Elahi et la tactique de “l’offuscation”

“Offuscation est un mot français un peu inusité, qui renferme une idée d’encombrement”, explique Thierry Fournier (le sens premier de “offusquer”est “cacher la vue”, ndlr). “C’est ce qu’a choisi de faire l’artiste américain Hasan Elahi quand il a découvert qu’il était surveillé par les agences fédérales, à cause de ses origines bangladaises, après le 11 septembre 2001”.

Résultat : depuis 2003, l’artiste poste sur un site Internet chacun des faits et gestes de sa vie. Il est sans cesse géolocalisé et poste des dizaines de photos de son lit, de ce qu’il mange, de ses déplacements, avec l’idée de détourner l’attention de la constante surveillance des individus.

Dans l'expo, les images de la vie d'Hasan Elahi sont diffusées en boucle
Dans l'expo, les images de la vie d'Hasan Elahi sont diffusées en boucle © Thierry Fournier 2016

A VOIR AUSSI :le site "Tracking Transience" de Hasan Elahi

Julien Prévieux, les données par l’absurde

Connu notamment pour ses “lettres de non-motivation”, le Français Julien Prévieux a choisi l'ironie dans sa façon d’utiliser des données. Avec sa série “A la recherche du miracle économique”, il applique sur des textes économiques issus du Capital de Karl Marx des grilles de lecture qui n’ont rien à voir, un “code de la Bible” censé faire surgir des significations cachées dans des textes sacrés.

Une interprétation qui lui permet de faire apparaître, cachés dans le Capital (écrit en 1867), des indices du scandale Ernron aux Etats-Unis… au début des années 2000 ! “C’est une façon ironique de parler des théories de la conspiration”, résume Thierry Fournier.

Vue de l'exposition Données à voir, La Terrasse espace d’art de Nanterre 2016, oeuvre de Julien Prévieux au fond
Vue de l'exposition Données à voir, La Terrasse espace d’art de Nanterre 2016, oeuvre de Julien Prévieux au fond © Thierry Fournier 2016
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