Imaginez un professeur qui aurait la voix de Sacha Guitry et qui vous brosserait en quelques minutes le portrait de personnages illustres.

Sacha Guitry à la radio
Sacha Guitry à la radio © Getty

C'était en 1954 sur la Radio-télévision française. Le producteur de l'émission s'appelait Pierre Lhoste et son émission Cent Merveilles. Une série qui permettait à Sacha Guitry d'endosser le rôle de l'historien conteur, livre à la main. 

Le 19 avril 1954, il évoquait La Joconde :

Rien ne s'oppose en somme à ce que ce merveilleux chef-d'oeuvre soit considéré comme le plus beau tableau du monde. Il y en a bien une trentaine, voire davantage, qui ont également ce privilège. Et chacun d'eux peut passer pour être le plus beau tableau du monde aux yeux de certaines gens parfaitement sincères. Aux yeux de certains peintres aussi. Aux yeux enfin d'individus qui eux ont surtout envie de se faire remarquer.

Mais il est à noter que la plupart d'entre eux emploient une formule assez satisfaisante. Ils disent d'ordinaire en parlant d'un tableau qu'il place au dessus de tout les autres : "Je le préfère à la Joconde". Ce qui tend à prouver que ce n'est pas exact. 

En tout cas, on n'entend jamais dire en parlant d'un tableau : "C'est aussi beau que la Joconde"

Parce que cela, sans doute, c'est impossible. Que ce tableau prodigieux bénéficie des millions de regards qui se sont posés sur lui, ça je le crois volontiers. J’entends par là que quand on sait que depuis quatre siècles et demi, une oeuvre d'art a été fixement regardée par une incroyable quantité d'hommes et de femmes, on ne peut pas ne pas en ressentir une impression profonde et d'autant plus qu'elle est de face et d'autant mieux que si l'ayant bien regardée vous faites un pas sur votre droite, en occurrence si vous placez le livre un peu sur votre gauche - c'est à vous de trouver la place qui convient - vous vous apercevrez qu'elle vous regarde à son tour. 

Et dès lors ça devient une affaire entre elle et vous.

Elle est reproduite ici deux fois. A la page 13 et à la page 14.

La première fois, elle est telle que Léonard de Vinci la peinte avec ses admirables mains et c'est Mona Lisa, c'est l'épouse du seigneur Francesco del Giocondo.

La seconde fois, c'est La Joconde. Vous vous en êtes approché. Et maintenant regardez-la. Regardez-la sans vous hâter. Sans chercher à vous faire une opinion sur elle. Et vous allez je crois vous apercevoir que vous ne regardez ni une femme, ni un tableau. mais le miracle saisissant qui se produit depuis des siècles et peut-être allez vous vous sentir pris, envoûté par le génie.

Face à l’afflux de visiteurs en quête de Selfies avec Mona Lisa, le Louvre à décidé de déplacer la Joconde dans une salle plus facile à réguler.
Face à l’afflux de visiteurs en quête de Selfies avec Mona Lisa, le Louvre à décidé de déplacer la Joconde dans une salle plus facile à réguler. © AFP

Quant à l'histoire de la Joconde. Elle est bien simple.

Léonard de Vinci a mis quatre années pour la peindre. Il estimait d'ailleurs qu'elle n'était pas terminée. Et il la vendit au roi François 1er pour la somme de 12 000 livres tournois, ce qui passait alors pour une somme immense. Mais entre nous, François 1er a fait une très bonne affaire. Car 12 000 livres tournois font aujourd'hui de 6 à 7 millions et cependant, ce n'est pas ainsi qu'il faut compter.

J'ai posé ce matin même la stupide question suivante à l'expert en tableaux anciens le plus connu que nous ayons en France : "Si la Joconde était à vendre, si le gouvernement français perdant tout à coup la raison consentait à s'en séparer, à quel prix pourriez vous la vendre ?"

Il m'a répondu : "Je ferai savoir aux deux hommes les plus riches du monde qu'il se pourrait que la Joconde fut à vendre. N'ayant pas caché à l'un que je l'avais offerte à l'autre. Je crois que l'ayant estimée 500 millions, elle atteindrait vite 1 milliard."

Mais revenons sur la Terre. Ceux qui en ont parlé l'ont fait avec enthousiasme et ferveur comme ils auraient parlé d'une personne vivante. Ainsi Michelet nous avoue : "Cette toile m'attire, m'envahit, m'absorbe."

En regardant Mona Lisa, Théophile Gauthier se demande à lui même : "De quelle planète est tombé cet être étrange avec son regard qui promet des voluptés inconnues et son expression divinement ironique ?"

Georges Sand a dit :

Il est peu de figure aussi connue. Il est peu de physionomie moins devinée.

Enfin, Vasari nous déclare :

Au creux de la gorge, un observateur attentif surprendrait le battement de l'artère.

L'idée est ravissante et la chose est exacte. Mais si l'observateur attentif dont il parle était un amoureux épris de ce chef d'oeuvre et de Mona Lisa, ce sont les battements de son propre cœur qui lui donneraient cette impression.

Disons deux mots de son sourire. Ou plutôt non, n'en disons rien. Admirez-le.

Je désirais pouvoir le mettre sous vos yeux d'aussi près que possible, sans cependant le déformer. Il est sur la page de droite. Tel quel il est informe, mais déplacez le livre et regardez la page en large. Tenez s'il vous plait le livre à un mètre de vous. Et sans vous soucier des craquelures de la toile ce merveilleux sourire, énigmatique et fin va vous être révélé.

Peut-être y lirez-vous ce que personne au monde encore n'a pu jusqu'ici déchiffrer.

Voulez-vous que nous terminions cet entretien par une anecdote incroyable, rigoureusement vraie et très symptomatique ?

Il y a une quarantaine d'années, un homme a volé La Joconde. Il l'a décrochée, l'a enveloppée dans une couverture, l'a mise sous son bras et passant devant les gardiens qui veillent aux barrières du Louvre, il a dit simplement : "pour la restauration". Et il l'a emportée chez lui. Et il ne l'a montrée à personne. Et pendant des semaines il s'en est délecté.

La Joconde avait disparu.

Le bruit s'en répandit et dans le monde entier.

Et bien il s'est passé alors une chose extraordinaire : il a fallu organiser au Louvre un service d'ordre pour endiguer la foule innombrable des visiteurs qui venaient pour regarder le clou. Le clou auquel pendant des siècles avait été accrochée la Joconde.

On me l'avait dit, je ne voulais pas le croire et moi-même j'y suis allé. C'était vrai. J'ai questionné l'un des gardiens : "Et tous les jours il y a autant de monde que cela ?" Et le gardien m'a répondu : 

Mais monsieur c'est à ne pas croire. Elle a beaucoup plus de visiteurs en ce moment qu'elle n'en avait quand elle était là !

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En janvier 1956, la Joconde réintègre le Louvre après une restauration
En janvier 1956, la Joconde réintègre le Louvre après une restauration © Getty
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