Quand l‘ex Président de la République Valéry Giscard d'Estaing tente de décrire "L’origine du monde" de Gustave Courbet au micro de Vincent Josse, au musée d'Orsay, cela donne un moment d’anthologie que l’on ne se lasse pas de réécouter. C'était dans "Esprit Critique" par Vincent Josse le 1er décembre 2006.

"L'Origine du monde", le célèbre tableau (huile sur toile) du nu féminin peint par Gustave Courbet, en 1866
"L'Origine du monde", le célèbre tableau (huile sur toile) du nu féminin peint par Gustave Courbet, en 1866 © Maxppp / L'ALSACE

Le 1er décembre 1986, François Mitterrand, Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac inaugurent le musée d'Orsay honorant les artistes de la seconde moitié du XIXe siècle. C'est 20 ans plus tard, à l'occasion de l'anniversaire du musée que le président défunt Valéry Giscard d'Estaing tente de jouer les guides au micro de Vincent Josse. Avant de revivre l'intégralité de la visite guidée, voici un petit coup de projecteur sur ce moment où le président défunt manifeste son embarras quant à la description du célèbre portrait de cette femme nue que l'on doit au fameux peintre Gustave Courbet "L'origine du monde", un tableau entré au musée en 1995. 

Valéry Giscard d'Estaing sur "L'origine du monde"

1 min

Quand Valéry Giscard d'Estaing tentait de dépeindre "L'origine du monde", le célèbre tableau de Gustave Courbet

Par Vincent Josse

Valéry Giscard d'Estaing : "Oui ça euh… Ce n'est pas que L'origine du monde ne m'inspire pas, mais c'est difficile à décrire à la radio. Si vous voulez bien le décrire je le commenterai. Mais enfin c'est admirable comme peinture, c'est très fort. 

Vincent Josse : "Le titre est aussi beau que le tableau lui-même ("L'origine du monde") c'est un titre formidable. J'aurais voulu être là pour connaître le scandale qu'avait pu provoquer la découverte de cette œuvre" 

Valéry Giscard d'Estaing : "Il faut avant tout se mettre dans l'esprit des cultures des différentes époques. Il faut bien comprendre que les époques ont des cultures dominantes auxquelles vous n'échappez pas facilement, il y a des conventions. Nous aussi, aujourd'hui, nous avons des conventions. Par exemple, pourquoi êtes-vous tous habillés en noir à l'heure actuelle, vous pourriez être habillé en jaune ? 

Il y avait des choses qu'on ne montrait pas. Il y a toujours d'ailleurs des choses qu'on ne montre pas. Là, il a choisi de montrer quelque chose qu'on ne montrait pas à l'époque et Gustave Courbet l'a fait avec un immense talent

Vincent Josse : "Aujourd'hui, en 2006, vous et moi, monsieur le président, on est encore assez intimidés... On n'a pas osé, ni vous ni moi, le décrire ce tableau : 

Valérie Giscard D'Estaing : 

Vous auriez pu.

C'est un moment inoubliable et rare de radio où on entend l'ancien président manifester un sentiment de malaise face à une œuvre qui suscite toujours, aujourd'hui, de nombreuses réactions amusantes. À défaut de dépeindre l'œuvre en elle-même, Valéry Giscard d'Estaing se contente de contourner la description visuelle et artistique en s'attachant essentiellement au contexte durant laquelle la toile a été réalisée. On en retient que Gustave Courbet aura réussi à impressionner notre éminent guide improvisé et à le rendre à son tour mal à l'aise. Une séquence mémorable. 

L'histoire du musée d'Orsay et la passion de Valéry Giscard d'Estaing pour le XIXe siècle

L'ex-président souhaitait la reconversion de l'ancienne gare d'Orsay en musée dédié au XIXe siècle. Vingt ans après sa consécration, le revoici aux côtés de Vincent Josse au milieu des visiteurs : 

Valéry Giscard d'Estaing : "C'était une gare qui avait été construite au XIXe siècle par un architecte très jeune qui avait conçu un système flottant parce qu'on est sur un sol marécageux, c'est de l'architecture métallique très audacieuse, posée sur des flotteurs. La gare, je la connaissais très bien parce que, lorsque j'allais de mon domicile au ministère des Finances, je passais devant indéfiniment le matin et le soir. C'était un monument curieux que les gens critiquaient pour son esthétique, mais qui faisait quand même partie de ce paysage avec ses grandes horloges sur la façade et sa longue verrière. C'était lugubre parce que c'était une gare abandonnée. C'est très triste une gare abandonnée. On sent une ancienne présence humaine abandonnée, qui a fui. 

Je me suis dis que c'était un cadre extraordinaire, qu'il fallait en faire quelque chose. J'avais l'idée depuis longtemps, qu'il y ait à Paris, un musée du XIXe siècle

J'y tenais parce quec'est un grand siècle culturel et il n'y avait pas de musée qui y était consacré, c'est quand même formidable [...] Littérairement, j'aurais aimé vivre à cette période parce que ma littérature préférée c'est celle Flaubert et de Maupassant. J'aurais aimé les connaître, ce sont des personnes qui se rencontraient beaucoup. Par exemple, ils se réunissaient très souvent à Medan, dans les Yvelines, pour un déjeuner ou un dîner, ils discutaient indéfiniment. J'aurais aimé participer à ces échanges même s'il faut avoir en tête que la vie de l'époque était assez difficile avec l'industrialisation, ses enjeux sociaux quant au déracinement du monde rural, l'approche de la guerre avec la Prusse en 1870 et la Première guerre mondiale en 1914".

La période historique couverte par le musée d'Orsay s'étend de 1848 à 1914 alors que mon choix de départ était 1820-1914. Je crois que ce choix était bon. Prenez la littérature. Si on la fait commencer en 1850, vous n'intégrez ni Victor Hugo ni Alphonse de Lamartine or, Victor Hugo, c'est le XIXe siècle ! Les conservateurs du Louvre de l'époque n'étaient pas convaincus. J'aurais souhaité qu'il y ait au moins trois ou quatre tableaux forts, symboliques, par exemple une grande œuvre de Eugène Delacroix, qu'il y ait deux ou trois des portraits connus Jean-Auguste-Dominique Ingres pour montrer que la peinture était déjà en mouvement dans les années 1825-1830. 

J'aurais voulu y intégrer des tableaux d'atelier pour voir comment les gens travaillaient, peignaient, comment ils étaient habillés, quel étaient leurs instruments pour reconstituer le décor humain de la création".

Avec ce musée, il s'agissait de donner une image juste de la capacité culturelle de la France du XIXe siècle

J'ai été heureux de proposer un cadre aux représentations. Je suis très heureux de le voire, c'est une espèce de consécration, de fête publique dont je me réjouis. J'espère qu'il y aura beaucoup de visiteurs pour venir voir ce musée qui a un très joli âge. Il a 20 ans et 80 ans, c'est quatre fois vingt ans".

"Le déjeuner sur l'herbe" d'Edouard Manet, 1863

Exposée pour la première fois au Salon des refusés en mai 1863 puis décroché, re-exposé en 1864 en marge du Salon. 

VGE : "C'était considéré comme de la provocation. Dans le déjeuner sur l'herbe, les gens n'étaient pas nus, même les plus libertins. Les deux hommes sont des hommes de culture, tout à fait imbus de leur personnalité avec, entre eux, la jeune femme qui symbolise tout à la fois la vie, la nouveauté, la sensualité. On comprend que ça a été refusé en 1863 et qu'elle soit considérée comme un chef d'oeuvre en 2006".

C'est tout l'affleurement de la recherche française qui s'exprime là, en même temps qu'une œuvre très ouverte

En continuant leur visite, Valéry Giscard d'Estaing s'interrompt pour converser en anglais avec des élèves d'un collège anglais de Paris et leur maitresse, leur demandant s'ils apprécient leur école et le musée. 

L'art français, c'est l'art très ouvert et très chercheur où chacun peut trouver l'expression de sa recherche

"La Danse", haut-relief en pierre de Jean-Baptiste Carpeaux (1869)

VGE : "Ça m'émeut parce que tous les gestes sont naturels. Et je la connais depuis longtemps. C'est le talent qui s'envole.

Elle me rappelle que l'art n'est pas un rappel du passé mais un rappel de ses sensations passées

C'est le rappel de l'émerveillement passé, de l'émotion, quelquefois des larmes, des différentes sensations qu'on a éprouvées à la vue d'une œuvre d'art ou à l'audition d'une œuvre d'art, car quand nous réécoutons de la musique, c'est pareil, nous rééentendons la musique que nous avons entendu une fois, deux fois, trois fois auparavant. Toutes les très belles musiques me font systématiquement pleurer. Actuellement, ce sont les sonates de piano et celles que je préfère pour le moment c'est Schubert, elles me font pleurer".

"Les Raboteurs de parquet" de Gustave Caillebotte (1875)

VGE : "C'est un tableau que j'ai eu dans mon bureau de ministre des Finances, il n'était pas du tout à la mode. Moi, je pensais que c'était un peintre qui avait, au contraire, une force d'expression remarquable avec cette représentation d'hommes au torse nu en train de nettoyer des parquets traduisant la société industrielle du XIXe siècle".

Valéry Giscard d'Estaing : plutôt classique, romantique ? 

VGE : "J'aime ce qui est beau, tantôt classique, tantôt moins classique. Par exemple, j'aime beaucoup les œuvres du peintre Henri de Toulouse-Lautrec. Mon critère n'est pas celui-là, c'est l'émotion du beau. Je ne suis pas un romantique non plus, je n'aime pas tellement cet adjectif qui sous-entend une espèce d'exagération de l'émotion. J'aime l'émotion mais sans débordements". 

🎧 RÉÉCOUTER - La visite au Musée d'Orsay en intégralité

14 min

"Esprit Critique" - Vincent Josse en visite guidée avec Valéry Giscard d'Estaing au Musée d'Orsay, le 1er décembre 2006

Par Vincent Josse