Réinterprété régulièrement dans les grands mouvements sociaux et contestataires, le tableau "La Liberté guidant le peuple", d'Eugène Delacroix, est réutilisé également dans une fresque, à Paris, mettant en scène les "gilets jaunes". Mais l'histoire de ce tableau est-elle fidèle à ces réinterprétations ?

La fresque de l'artiste PBOY mixant les "gilets jaunes" et la Liberté guidant le peuple
La fresque de l'artiste PBOY mixant les "gilets jaunes" et la Liberté guidant le peuple © AFP / Thomas SAMSON

C'est un tableau qui a largement dépassé le cadre du musée, et dont la popularité et la portée symbolique vont largement au-delà du contexte de sa création : La Liberté guidant le peuple, d'Eugène Delacroix. En pleine crise des "gilets jaunes", une fresque, signée par l'artiste PBOY, a fait son apparition début janvier dans le XVIIIe arrondissement de Paris : on y voit ce célèbre tableau, habituellement exposé au Louvre, réinterprété, la Liberté guidant un groupe de "gilets jaunes". 

Dans de nombreux mouvements sociaux et politiques, le motif de ce tableau revient de façon récurrente : "Il symbolise tout ce qui va être soulèvement populaire contre un gouvernement, contre ce qu'on estime être l'oppression. Dans un mouvement comme celui qui se passe actuellement en France, on va forcément la retrouver aux côtés des "gilets jaunes". C'est une figure qui appartient à tout peuple qui se rebelle, qui se soulève", explique Faustine Boulay, historienne de l'art.

Et pourtant... à l'origine, le tableau de Delacroix n'est pas lié à la République. Et contrairement à la croyance populaire, il n'est pas lié à la Révolution française de 1789. "Le tableau représente l'insurrection populaire de la Révolution de 1830, un autre événement, moins connu. Le but du jeu c'est, à ce moment-là, de lutter contre le pouvoir de Charles X, et le gouvernement en place. D'ailleurs, par la suite, on ne va pas déboucher sur une République, il faudra attendre 18 ans pour voir la République revenir. En attendant, on retourne sous une monarchie", explique l'historienne.

Quant au positionnement de l'artiste, s'il n'est pas un franc révolutionnaire, son tempérament d'artiste romantique fait qu'il se laisse emporter par les événements très forts de l'époque. "Il écrit même à son frère, lorsqu'il réalise ce tableau, que s'il n'a pas vaincu pour la patrie, au moins il va peintre pour elle", rappelle Faustine Boulay. Plutôt que de représenter un épisode historique de la Révolution de 1830, il choisit d'en faire une représentation allégorique et symbolique. 

Que voit-on sur "la Liberté guidant le peuple" ?

"La Liberté guidant le peuple", d'Eugène Delacroix
"La Liberté guidant le peuple", d'Eugène Delacroix © Getty / Imagno / Contributeur
  • La temporalité et la géographie sont très secondaires dans ce tableau : "Notre-Dame de Paris, elle est tout au fond. Ce n'est pas le motif le plus important, on passe à côté".
  • La barricade est l'un des éléments principaux du tableau, au premier plan : "Lors de cette insurrection, du 27, 28 et 29 juillet 1930, on a des milliers de barricades qui se sont constitués à Paris, donc c'est un symbole très fort".
  • Trois morts sont au pied de la barricade : "Il y a deux membres des forces de l'ordre, et un insurgé. Tous les trois sont décédés. C'est une révolte qui est visuellement violente".
  • Un personnage en chapeau haut-de-forme a pris place sur la barricade : "On y a vu Delacroix, ce n'et pas forcément lui. En tout cas c'est un intellectuel, ça peut être un journaliste, un maître d'atelier".
  • A côté de lui, un ouvrier en béret, avec son sabre
  • De l'autre côté, légèrement en retrait, on voit un étudiant de Polytechnique identifiable grâce à son bicorne.  
  • Deux enfants représentent, allégoriquement, les gamins de Paris : "l'un qui a volé un bonnet de policier et qui est accroché au pavé, et l'autre, surtout, ce petit garçon très puissant, en béret, avec ses deux pistolets, et qui inspire jusqu'à Victor Hugo : c'est ici la naissance du petit Gavroche qu'on retrouvera plus tard".
  • Un paysan, habillé en bleu blanc rouge, est au pied de la figure de la Liberté.
  • Tout converge vers ce personnage absolument central : l'allégorie de la Liberté, "drapée à l'antique, les seins nus, qui porte le bonnet phrygien, symbole de la lutte contre l'oppression". Selon Faustine Boulay, cette figure "a quelque chose de très particulier, qui va faire qu'elle va traverser les âges : elle est pieds nus, elle est sale, elle a du poil sous les bras, elle est rouge parce qu'elle est dans l'effort. Et elle est massive, ce n'est pas une Liberté posée, statique, elle est dans la foule, elle la guide. Et surtout, elle est armée d'un fusil et d'une baïonnette. Elle est dangereuse, elle marche sur des morts".

Mais alors, comment ce tableau est-il devenu un motif repris partout dans le monde ? Il faut attendre son arrivée au Louvre, sous la IIIe République, pour que sa notoriété s'étende : "C'est un tableau qui finalement, au niveau temporel, n'a pas grand chose qui nous rappelle l'événement en question, qui a une puissance iconographique très forte", souligne la spécialiste de l'histoire de l'art. 

Ainsi, aujourd'hui, "c'est une figure qui va tellement marquer qu'elle symbolise, au-delà de cet événement particulier, tout ce qui va être soulèvement populaire contre un gouvernement, contre ce qu'on estime être l'oppression", ajoute-t-elle, jusqu'au point de la retrouver dans la culture populaire, "chez Plantu avec la Liberté qui tient des crayons, sur des pochettes de CD avec Coldplay".

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.