Que pleurons-nous en étant triste à la perte d'un chanteur populaire ? Que nous dit la nostalgie des chansons de Christophe ? Quel rapport au temps nous suggère-t-il ? Au moment de sa disparition, prenons le temps de réfléchir à notre condition humaine avec la professeure de philosophie Mariane Chaillan.

Le chanteur Christophe en janvier 2020 à Paris
Le chanteur Christophe en janvier 2020 à Paris © Getty / Eric Fougere/Corbis

Marianne Chaillan : 

"Je voulais dire quelques mots pour Christophe, car je crois que sa disparition nous blesse tous un peu, voire beaucoup, en France et ailleurs. Une jeune Américaine de 17 ans m'a écrit à l'aube pour me dire qu'en apprenant sa disparition, elle a, je la cite, "crié pour qu'il revienne". 

Jeunes et moins jeunes, nous portons tous en certaines paroles de ses chansons poétiques, car ces chansons ont accompagné pour certains, leur jeunesse, pour d'autres, tout simplement des moments de leur vie, voire leur vie entière. 

Et quand un chanteur populaire disparaît, on dirait qu'il emporte réellement avec lui une part de notre propre vie. Et nous pleurons en le pleurant une part de Paradis perdu. C'est vrai pour Christophe. Le temps est-il notre ennemi ? Le temple détruit-il tout ? Ce sont des questions de philosophie qu'affrontait Christophe. 

Et avec lui, derrière les mots bleus de ses chansons, Jean-Michel Jarre. 

"Le temps est un joueur à vide", écrit Baudelaire dans son terrible poème l'Horloge

Chaque instant nous dévore un morceau du délice. Et la mort de Christophe nous renvoie, à ce sentiment douloureux des Paradis perdus dont Christophe nous avait si souvent parlé dans ses textes. 

Dans, Aline, rappelez vous, c'était l'effroi devant la séparation et la disparition. Le visage d'Aline, qui s'efface malgré les vaines tentatives de le préserver. Ce sont nos paradis perdus. Ce sont nos joies parties. Ce sont nos amours disparues, dans Aline que Christophe nous faisait goûter. Cette saveur douce amère de l'existence qui a pris la joie nous fait irrémédiablement éprouver la perte. 

Dans Senorita, c'était encore cette tristesse devant la disparition des moments lumineux de l'existence. Senorita nous apprenait que, malgré notre envie de revenir, de retenir, comme Brando, le tramway nommé désir, les tramways, toujours s'en vont, et le présent devient toujours passé.

Christophe nous disait alors l'urgence de vivre avant qu'il ne soit trop tard. Dans la chanson Les paradis perdus, les musiciens, vous vous rappelez, sont désormais ridés. Ce sont encore des souvenirs que Christophe rappelle et il demande, droit dans les yeux, au temps lui-même, comment il peut avoir si peu de cœur. 

"Les vrais paradis sont ceux qu'on a perdus", écrivait Proust

Mais des œuvres d'art sont parfois les temples immortels de ces paradis perdus. Le philosophe Sénèque, d'ailleurs, dans La brièveté de la vie, nous l'enseigne. Il nous dit que les œuvres d'art permettent à ceux qui les composent, comme à ceux qui les savourent, de transcender les limites de leur propre existence et de vivre par delà le temps assassin.

Jean-Michel Jarre, ce compagnon de route de Christophe, a récemment créé une oeuvre infinie, comme un défi à ce temps assassin qui emporte avec lui les rires des enfants à Chronos, dieu du temps qui détruit tout,  Jean-Michel Jarre oppose Eon, dieu du temps infini, car il sait bien que l'art est la seule réponse que l'humanité a su opposer au temps destructeur. 

Alors, le temps détruit-il tout ? Question philosophique qui a traversé les nombreuses chansons de Christophe. La réponse est que face au temps reste la mémoire des vivants. Reste l'art et que Christophe est éternel dans les deux. 

ECOUTER | Grand bien vous fasse avec la chronique de Marianne Chaillan

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