"Je vous envoie deux drôles de masques ; c’est la grand'mode. Tout le monde en porte à Versailles. C’est un joli air de propreté, qui empêche de se contaminer..." Cette lettre qui circule sur les réseaux sociaux est un pastiche. Mais elle peut nous aider à penser le monde d'aujourd'hui.

Madame de Sévigné dans une gravure d'un livre de 1862, "Les Reines du monde" par nos premiers écrivains Ouvrage publié sous la direction de J. G. D. ARMENGAUD.
Madame de Sévigné dans une gravure d'un livre de 1862, "Les Reines du monde" par nos premiers écrivains Ouvrage publié sous la direction de J. G. D. ARMENGAUD. © AFP / Costa Leemage

Le philosophe Martin Legros propose de réfléchir à partir d'un document viral qui circule depuis vendredi sur le net - une très belle lettre de Madame de Sévigné à sa fille Pauline de Grignan qui aurait été rédigée en 1687 au moment d'une épidémie ravageuse en France.

La lettre

Madame de Sévigné à sa fille Pauline de Grignan :  

Jeudi, le 30ème d'avril de 1687  

"Surtout, ma chère enfant, ne venez point à Paris ! Plus personne ne sort de peur de voir ce fléau s’abattre sur nous, il se propage comme un feu de bois sec. Le roi et Mazarin nous confinent tous dans nos appartements.  

Cela m’attriste, je me réjouissais d’aller assister aux prochaines représentations d’une comédie de Monsieur Corneille "Le Menteur", dont on dit le plus grand bien. 

Nous nous ennuyons un peu et je ne peux plus vous narrer les dernières intrigues à la Cour, ni les dernières tenues à la mode. Heureusement, je vois discrètement ma chère amie, Marie-Madeleine de Lafayette, nous nous régalons avec les Fables de Monsieur de La Fontaine, dont celle, très à propos, « Les animaux malades de la peste » ! « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ». 

Je vous envoie deux drôles de masques ; c’est la grand'mode. tout le monde en porte à Versailles. C’est un joli air de propreté, qui empêche de se contaminer,  Je vous embrasse »

L'analyse du philosophe

Dans cette lettre, tout y est ou presque pour nous rappeler notre situation : le confinement, l'ennui, la fin des spectacles et du divertissement, une maladie qui modifie nos comportements, le port du masque.

En réalité, tout est faux dans cette lettre. C'est un brillant pastiche qui contient des indices de sa supercherie : Pauline de Grignan n'est pas la fille de Madame de Sévigné, mais sa petite-fille, Mazarin mort en 1661 ne pouvait pas avoir décidé d'un confinement en 1667 et il n'y a aucune trace historique d'épidémie à ce moment-là en France....

Cette lettre nous parle de notre besoin d'être consolé 

Cette lettre ne nous empêche pas de réfléchir ce qu'elle dit de notre besoin de retrouver des témoignages historiques, qui attestent que nos prédécesseurs ont pu vivre un situation exceptionnelle et tragique comme la nôtre. 

Comme si nous étions consolés par ce que d'autres ont vécu, et surtout, comme si nous avions mis des mots sur ce qu'ils vivaient. 

Cette lettre, c'est une histoire qui résonne avec notre propre expérience et qui nous laisse un peu moins désemparés. Comme si nous avions besoin de récits pour faire face à cette situation.

La philosophe Hannah Arendt soutenait que nous sommes jamais des acteurs de notre vie car elle est imprévisible et imbriquée dans le réseau des relations humaines qui nous lient aux autres. De sorte que nous savons qui est quelqu'un quand il raconte son histoire. Hannah Arendt citait souvent une très belle phrase de l'écrivaine Karen Blixen : 

Tous les chagrins sont supportables si on en fait un conte, ou si on les raconte.

Vrai ou faux, plutôt faux, cette lettre de Mme de Sévigné à sa fille nous dit une chose : nous avons besoin de l'idée que d'autres, avant nous, ont vécu ce que nous vivons.

PS : l'auteur de cette vraie fausse lettre serait Jean-Marc Banquet d'Orx et elle serait un poisson de mai. 

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