Faut-il lire "Couleurs de l’incendie", la suite des tribulations de la famille Péricourt qui parait chez Albin Michel ? Unanimité rare parmi les critiques littéraires du Masque et la plume.

Détail de la couverture des Couleurs de l'incendie de Pierre Lemaître
Détail de la couverture des Couleurs de l'incendie de Pierre Lemaître © Albin Michel

La présentation de "Couleurs de l'incendie " par Jérôme Garcin

Couleurs de l’incendie de Pierre Lemaitre chez Albin Michel, c’est le livre le plus attendu des lecteurs. C’est la suite d’Au revoir là-haut, le prix Goncourt 2013 qui s'est vendu à un million d’exemplaires. L’adaptation au cinéma par Albert Dupontel a été vue par plus de deux millions de spectateurs ! 

Cette fois, s’en est fini de la Grande Guerre, et de l’escroquerie aux Monuments aux morts montée par les poilus Edouard Péricourt et Albert Maillard. Le deuxième tome de cette trilogie s’ouvre par l’enterrement du banquier Marcel Péricourt en grande pompe en février 1927 en présence du chef de l’Etat. Comme Edouard, le fils, s’est suicidé, c’est sa fille Madeleine qui mène le deuil et qui prend la tête de l’empire financier. 

Alors que la dépouille de Marcel Péricourt sort de la maison, Paul, le fils de Madeleine, 7 ans, se jette par la fenêtre et se retrouve sur le cercueil de son grand-père. C’est charmant ! Et c’est le début d’un roman de 500 pages sur les années 1920-1930 où Madeleine Péricourt va connaître la ruine, le déclin, le déclassement avant de reconstruire sa vie. Il y a fort à parier que le troisième et dernier volume sera sur 1939-1945. 

Pour débattre sur les livres de la rentrée, Jérôme Garcin est entouré des critiques Olivia de Lamberterie (Elle), Jean-Claude Raspiengeas (La Croix), Michel Crépu (NRF) et Arnaud Viviant (Transfuge).

Olivia de Lamberterie : "Honnêtement, ça se lit, ça se dévore, même."

Je l’avais dit ici, je n’étais pas folle du premier tome. J’ai donc pris ce livre un peu à contre-cœur. Mais je dois dire que j’ai été assez cueillie. Il est symétrique au premier dans sa forme puisqu’il commence par une scène assez spectaculaire, transperçante. Il a ensuite une manière assez habile de présenter chaque personnage, comme s’il tirait sur un ruban. On voit le frère du mort fauché qui espère se refaire, la malheureuse fille qui échoue à reprendre l’empire de son père tant elle est affectée par la paralysie de son enfant, le précepteur… L’intrigue se met en route, et on a l’impression qu’il pose une bombe sous la table, comme dans un film d’Hitchcock. C’est une sorte de machine à frustration qui va tourner par des vengeances successives.

Ça ressemble, sans le panache et la finesse, à du Dumas. Comme dans les feuilletons de l’auteur des Trois Mousquetaires, c’est un peu ringard à l’heure des séries télévisées américaines. Donc dans ce genre un peu suranné, c’est extrêmement efficace. Couleurs de l’incendie montre très bien la grande crise des années 1930 et l’époque. Ses personnages sont assez amusants. Pierre Lemaître a un sens de l’ironie. Cela marche très bien comme avec les filles du frère du banquier dont il décrit la dentition, puis explique que ça va être très compliqué à marier sans dot, tellement elles ont des dents affreuses. Il a le sens du détail. Honnêtement, ça se lit, ça se dévore, même.

Arnaud Viviant : "Un travail très engagé" 

Je préférais le premier. Ce sont les mêmes livres : des romans-feuilletons à la Dumas. Mais son livre est traversé par l’esprit de la BD : on le voit avec son personnage de Diva, qui fait penser à la Castafiore, les deux sœurs jumelles qui rappellent les Dupondt. Ces références tirées de la bande dessinée, en font un livre de la culture populaire au très bon sens du terme. 

Ce qui revient aussi, c’est l’aspect politique du travail de Pierre Lemaitre. Ses polars étaient déjà engagés. Il nous explique la crise de 1929 tout en parlant d’un problème très contemporain : l’évasion fiscale. Tout est d’ailleurs très contemporain dans ce livre. Il y a cette ironie avec ce personnage de politicien véreux qui devient chef de la commission de l’évasion fiscale, qui renvoie vraiment à aujourd’hui. C’est fabuleux ! Avec le Prix Goncourt 2017, L’Ordre du jour d’Eric Vuillard sur le thème de l’Anschluss, on a une version très stylisée, et ici une version très populaire du même sujet : comment avance-t-on dans les années 1930 vers le fascisme ? 

Jean-Claude Raspiengeas : "Ce n'est que du plaisir"

J’avais aimé le premier et j’aime celui-ci également. Couleurs de l'incendie était attendu au tournant de l’après-Goncourt et c’est une vraie réussite. Ce qui est flagrant quand on le lit : c’est qu’il a pris beaucoup de plaisir que c’est évident qu’il s’est beaucoup amusé. Il s’est beaucoup documenté aussi. 

Vous parliez du côté feuilleton/roman : à plusieurs reprises, il interpelle le lecteur. Il joue la complicité : « est-ce que vous vous souvenez de… »

La scène d’ouverture est incroyablement racontée, et elle court sur 30 pages ! Rien que les grandes pompes, et les funérailles sont là-dessus. Vous parliez d’évasion fiscale, il y a tout le boursicotage. Pierre Lemaître est un as des vengeances, des chausse-trappes qu’il mitonne à petit feu et tout cela fermente. Ça caracole dans tous les sens. On ne s’ennuie jamais. Il y a une vraie profondeur des personnages, qui sont très travaillés. Les 500 pages, ce n’est pas du remplissage ! Et il y a une vraie modestie de l’écriture qui est assez rare. Et il y a une vraie densité, on ne s’ennuie pas. 

Michel Crépu : "Une ironie en filigrane qui montre que Pierre Lemaître s’amuse beaucoup"

Je n’avais pas apprécié le précédent. Comme quoi, on peut avoir le Goncourt et bien écrire encore après. On est dans les années 1930, ce livre apporte une pierre au débat sous l’angle romanesque. Ce n’est pas tant que ça à l’ancienne : il y a une ironie en filigrane de chapitre en chapitre qui montre que Pierre Lemaître sait ce qu’il fait et s’amuse beaucoup. Et puis, le tableau qu’il fait de la presse... Mais bien sûr ça a changé !

Ecoutez l’extrait du Masque consacré aux Couleurs de l'incendie :

Couleurs de l'incendie de Pierre Lemaître est publié chez Albin Michel

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