Où il est dit quelques méchancetés sur le marché de l'art, la médiocrité des expositions et la programmation des musées .

Après le groupe d'artistes ORCD et ses interrogations sur la société issue du pétrole, société marchande dans laquelle les artistes se demandent à quelle sauce ils sont mangés, suite de la réflexion avec le galeriste parisien Daniel Templon .

L'art, qu'est ce ça vaut? Des millions de dollars ou des clopinettes?

Certains en tout cas y mettent le prix. Le marché de l’art bat des records, les Chinois deviennent les principaux acheteurs, et les montants des ventes dépassent parfois l’entendement. ORCD disait dans l’interview «l'on se demande parfois qui de l'artiste, du galeriste, ou de l'acheteur, dicte la manière dont doit être faite une œuvre » . Bonne question, quelques jours avant la rétrospective Damien Hirst à Londres, l’un des artistes le plus cher du moment et qui n’hésite pas à mettre les pieds dans le tapis du marché de l’art.

Les réponses de Daniel Templon dans

Daniel Templon
Daniel Templon © Christine Siméone

Quelle est la folie qui s'empare du marché de l'art?

Daniel Templon: Les dernières ventes mondiales ont été excellentes. Les baromètres ce sont les foires et les ventes publiques, qui donnent une indication officielle. On sait exactement combien valent en ce moment tel et tel artiste, telle période de chaque artiste, qui sont les grands du moment, quels sont ceux qui valent le plus cher. Or les ventes de New York ont été exceptionnellement bonnes cet hiver. Avec des records, notamment Clifford Still, Gherard Richter, estimé 10 qui se vendent 20, en millions de dollars. Il y a des acheteurs dans le monde entier, qui payent des sommes que nous-mêmes (galeristes) jugeons excessives voire extravagantes. Nous sommes les premiers surpris des résultats dans les ventes publiques et des prix que peuvent atteindre certaines œuvres d’art, qui voient leur côte multiplié par deux , trois, quatre, cinq, en une dizaine d’année. Le marché de l’art est à la fois le reflet de la situation économique et quelques fois il ne l’est pas. En ce moment il y a énormément de liquidités dans le monde entier, et ces liquidités hésitant à se porter vers la bourse, après s’être portées sur l’immobilier, se portent sur les œuvres d’art. On considère que les plus-values peuvent être très importantes en très peu de temps, donc c’est un marché qui correspond à un marché boursier. Qu’on le regrette ou pas c’est comme ça. On n’y peut rien, le marché est mondialisé, il y a des collectionneurs dans tous les états du monde. Le marché de l’art est finalement un signe de "pas si mauvaise santé que cela" de l’économie mondiale.

Jeff Koons et Damien Hirst se partageant le monde de l'art
Jeff Koons et Damien Hirst se partageant le monde de l'art © cc Franz Teller / Christine Siméone

Comment repérer les artistes dans ce foisonnement et comment juger du rapport « qualité-prix » si les prix sont déconnectés en fait du travail des artistes ?

Daniel Templon: Il y a quelques décennies à peine, seulement cinq ou six pays dominaient la production artistique, aujourd’hui elle s’est étendue un peu partout dans le monde, on a trente ou quarante biennales d’art contemporain sur la planète. La circulation des œuvres se fait tous azimuts.

Et les musées se multiplient aussi...

Daniel Templon: N’importe qui peut exposer dans un musée . Mon idée c’est qu’on a créé dans le monde entier des lieux pour exposer de l’art contemporain. Il y en avait 50 dans les années 60 et maintenant on a 5000 lieux, sans se demander ce qu’on allait y mettre. Musées, centres d’art, fondations privées aussi, or la proportion de très bons artistes est toujours la même, un ou deux pour cent. Et il faut malgré tout remplir tous ces lieux, en permanence, faire trois ou quatre expositions par an. Donc on les remplit avec le tout-venant, la plupart du temps avec des artistes médiocres.Ca créé une confusion qui n’ a jamais existé dans l’histoire . Il n’y a jamais trop d’artistes, mais discerner au milieu de cette masse infinie d’artistes à travers le monde, quels sont ceux qui ont un avenir et ceux qui n’en ont pas, ou ceux qui sont franchement très très mauvais dès le départ, c’est extrêmement difficile. Nous, dont c’est le métier avons un point de vue, mais ce point de vue a dû mal à être convaincant. Aujourd’hui, n’importe qui qui a visité trois expositions et trois musées s’estime compétent pour juger de l’art contemporain. Moi, après 45 ans, je peux dire que c’est exactement le contraire. Plus j’en ai vu, moins j’ai de certitudes.

L’expérience rend prudent, c’est de l’honnêteté intellectuelle, et c’est difficile, même pour les professionnels, et surtout pour eux, de discerner entre les bons et les autres. Autrefois les institutions avaient un rôle de sanction, on exposait au musée car on était reconnu comme étant un très bon artiste,aujourd’hui les musées sont en compétition avec le secteur privé, et ceux sont eux qui créent les modes ; je ne dirais pas qu’ils sont fautifs, parce que chacun fait avec ses convictions, ses compétences et ses connaissances ; qu’il y ait une compétition naturelle entre les artistes à travers le marché, c’est normal, mais les institutions sont en compétition entre elles .C’est au musée qui fera le programme le plus provocant, choquant , nouveau, celui qui fera le plus parler de lui, donc la compétition est aussi au niveau institutionnel. Ils sont à la fois juge et partie. Autrefois le rôle du musée était d’être juge. Aujourd’hui les musées sont aussi créateurs de vraies ou de fausses valeurs. Maintenant n’importe quelle ville voudrait avoir son musée, mais bon sang, à quoi ça sert ? Ce n’est pas parce qu’il y aura beaucoup de musées qu’il y aura beaucoup de bons artistes, d’après moi c’est même le contraire. Les mauvais artistes vont noyer dans cette masse de médiocrité les bons. Donc les très bons aujourd’hui ont plus de mal à émerger qu’il y a quelques décennies. Et quand je me promène dans les foires je suis étonné du nombre d’artistes médiocres qui exposent dans des galeries connues. Ces galeristes montrent, sans aucune réflexion sur ce qui serait une histoire de l’art, le dernier bricolage qui les attire, bricolage , ça veut dire, empilement de deux objets, ou plus, mais c’est du bricolage, ce sont souvent des gadgets visuels et tout ça disparaitra en quelques années aussi vite que c’est venu. Mais on est dans cette confusion, il n’y a plus de sanction. Dèsormais, la seule sanction, ce n’est pas l’argent, c’est le temps, maisil va falloir attendre des décennies avant que le tri ne se fasse ; c’est le système qui est comme ça, on n’y peut pas grand-chose.

la vidéo de damien hirst
la vidéo de damien hirst © Euronews / Christine Siméone

Galerie Daniel Templon

Revoir l'interview de Damien Hirst: l'art ne doit pas avoir peur de l'argent.

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blogcs signature C Simeone © Radio France / C Siméone
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