Toutes les semaines, dans "Chacun sa route", Elodie Font dresse le portrait d'une exploratrice. Cette semaine, elle s'est intéressée à une pionnière du journalisme au féminin : l'Américaine Nellie Bly.

Nellie Bly
Nellie Bly © Getty

Elizabeth Jane Cochrane dite Nellie Bly 

C'est son nom de scène, son nom d'aventurière, de journaliste infiltrée, de femme brillante et engagée, Nellie Bly, considérée comme la première femme grand reporter au monde. Mais racontons cette histoire en commençant par le début. Nous sommes en 1864, en Pennsylvanie, aux États-Unis. 

Elizabeth grandit dans un petit village qui porte le nom de son père, ce dernier ayant racheté petit à petit une bonne partie des terres locales. Enfant, tout le monde la surnomme Pinky, parce qu'elle porte des vêtements roses en permanence. La vie est plutôt douce jusqu'à la disparition de son père. Elle a 6 ans. Sa mère se remarie quelques années plus tard, mais son nouvel époux est violent et alcoolique et elle doit divorcer. La vie devient difficile et Elizabeth le sait. Il va falloir qu'elle travaille. Elle se destine à devenir gouvernante ou demoiselle de compagnie. Mais elle rêve d'ailleurs. 

L'énergie bien appliquée et dirigée permet de tout accomplir. 

Douée pour l'écriture, grattant des poèmes dans sa chambre, elle tente de devenir institutrice, mais n'a pas d'argent pour rester à l'école plus d'un semestre. Lorsqu'elle lit dans un journal local que les femmes qui travaillent sont une monstruosité, elle a du mal à le supporter. Elle écrit une lettre de réponse au journal, incisive, furieuse, signée par une énigmatique "orpheline solitaire". 

Rassemblez les filles intelligentes. Sortez-les de la bourbe. Aidez-les à grimper l'échelle de la vie et soyez-en amplement récompensés. 

Le rédacteur en chef est impressionné. Il l'embauchera si elle écrit un article qui lui plaît. Elle lui en envoie un sur le divorce. Il est conquis. Pour que sa plume acérée ne fasse pas tort à sa famille, elle prend un pseudonyme qu'elle emprunte à une chanson populaire à l'époque : elle sera donc Nellie Bly. Son premier champ d'observation, ce sont les usines, et notamment une fabrique de conserves. Elle s'y fait embaucher pour raconter de l'intérieur les conditions de travail des ouvrières qui sont dramatiques. Les industriels de la région font pression sur la direction du journal et elle se retrouve cantonnée aux pages jardinage et théâtre. 

Par une nuit d'hiver, je fis mes adieux à mes amis journalistes et me mis en route avec ma mère pour le Mexique. Cela faisait quelques mois à peine que j'étais reporter, mais j'en avais déjà assez d'être cantonnée aux tâches réservées aux femmes dans les rédactions et j'étais résolue à devenir correspondante à l'étranger. 

Les prémices du "gonzo-journalisme"

Nellie part donc au Mexique avec sa mère. Quelques semaines passent, mais très rapidement, elle dénonce la corruption des dirigeants mexicains, leurs atteintes à la liberté de la presse et au bout de quelques mois, on lui intime de rapidement retourner aux États-Unis si elle ne veut pas être arrêtée. 

Direction New York et le New York World, tenu par un certain Joseph Pulitzer. Après plusieurs jours de harcèlement, elle parvient à lui arracher un rendez-vous. Il lui promet un poste, mais à une condition qu'elle se fasse interner dans un asile et qu'elle leur livre un reportage pour raconter de l'intérieur l'hôpital psychiatrique en question. À l'époque, le journalisme d'infiltration est une nouveauté. Nellie s'entraîne toute la nuit devant son miroir pour que les médecins la déclarent folle. 

Le lendemain, elle pose sa valise dans une pension pour femmes et répète que ses meilleures amies sont des troncs d'arbre. Elle finit par être emmenée dans un hôpital psychiatrique au large de Manhattan. 

Dans mon esprit, si je réussissais à franchir les portes de l'asile, ce serait pour vivre la paisible routine d'un hôpital psychiatrique. 

Et là, c'est le choc. Les conditions de vie des pensionnaires de l'asile de Blackwell Island sont désastreuses. Les pensionnaires les plus dangereuses marchent, attachées par une longue corde comme des bêtes. Nellie Bly découvre des immigrées d'Allemagne, de France, du Mexique internées à tort. 

Dès mon entrée dans l'asile de l'île, je me suis départi de mon rôle de démente. Je parlais et me comportais en tout point comme d'ordinaire. Mais chose étrange, plus je parlais et me comportais normalement, plus les médecins étaient convaincus de ma folie. 

On ne lui donne pas de chemise de nuit. Elle a froid, elle ne peut prendre qu'un bain par semaine. Et l'eau est glacée. On ne la nourrit pas non plus. Et les coups des infirmières sont nombreux. Alors qu'elles sont censées être soignées, ces femmes sont surtout exploitées pour faire des travaux de couture, de blanchisserie, de nettoyage. Après dix jours, un avocat du New York World parvient à faire sortir Nellie Bly. 

Je désirais plus que tout partir de cet horrible endroit. Pourtant, une fois libérée et à même de profiter des divins rayons du soleil, je ressenti une certaine douleur. J'avais été l'une des leurs dans leur infortune et surtout, il me semblait égoïste de les abandonner. 

Son récit connaît alors un retentissement fracassant. La ville de New York, choquée par le récit de la journaliste, débloque un million de dollars pour rénover ses hôpitaux psychiatriques. La légende est en marche. Nellie Bly est à l'origine, avec ce reportage, d'un nouveau type de journalisme d'investigation. Ce que l'on appellera bien plus tard, dans les années 1960, le gonzo-journalisme. 

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Sur les traces de Phileas Fogg

Deux ans plus tard, Nellie Bly se lancent un nouveau défi, toujours pour le New York World : faire le tour du monde en moins de 80 jours. Dix-sept ans après le héros de Jules Verne, un tour du monde sans guide ni escorte. À l'origine, la rumeur dit qu'elle avait surtout très envie de vacances.... Elle est la première femme à se lancer dans cette expédition en solitaire. Un homme de la rédaction lui dit : 

Mais vous n'y arriverez jamais. Vous êtes une femme, vous aurez besoin d'un protecteur et même si vous voyagez seul, il vous faudrait emporter tant de bagages que cela vous ralentirait. En plus, vous parlez uniquement l'anglais. Rien ne sert de débattre. Seul un homme peut relever ce défi. 

Le défi est donc double : être la première femme, mais aussi établir un record de rapidité. À l'époque, à la fin des années 1800, les transports prennent de l'ampleur. Il y a de plus en plus de lignes de chemin de fer. Plus de liaisons maritimes aussi. 

Nellie Bly entame son périple le 14 novembre 1889 avec un seul bagage et une seule robe, une tenue de fin drap bleue d'un tartan en poils de chameau. 

Ne vous inquiétez pas, avais-je dit à mes proches, alors même que j'étais incapable d'articuler les deux odieuses syllabes du mot adieu, je pars en vacances, et ce sera l'aventure la plus agréable qui soit. 

Nellie Bly avant son départ pour le tour du Monde
Nellie Bly avant son départ pour le tour du Monde © Getty

Malgré un peu de stress et un mal de mer persistant pendant plusieurs jours, Nellie Bly est d'une humeur radieuse. À chaque étape de son parcours, elle envoie un télégramme. Dans le journal à New York, le récit est savamment orchestré comme un feuilleton dont on a du mal à décrocher. 

Elle prend le temps de s'arrêter à Amiens. Et pour cause, Jules Verne en personne y habite. Il lui apporte un soutien enthousiaste et aussi une bonne pub avec une petite pointe de doute : 

"Si vous le faites en 79 jours, je vous applaudirai des deux mains." Je compris alors qu'il doutait que je puisse faire ce voyage en soixante-quinze jours comme je m'y étais engagé. 

Pour apporter encore un peu de piquant, un journal envoie une concurrente faire le même trajet. Mais Nellie Bly est la plus rapide. 

Je me sentais perdue, ma tête tournait et mon cœur donnait l'impression de vouloir éclater. Seulement soixante-quinze jours. Oui, mais il me semblait que c'était une éternité que le monde avait perdu sa rondeur pour prendre l'allure d'une distance sans fin et que bon, je ne reviendrai jamais. 

Son périple la secoue littéralement. Elle doit par exemple faire face à une violente tempête en bateau. Et puis arrive le 25 janvier 1890. Nellie Bly boucle son périple en 72 jours, 6 heures, 11 minutes et 14 secondes, un record. Une exploration autant qu'un signe d'émancipation des femmes. 

Mes compatriotes étaient très fiers que ce fut l'une des leurs qui ait relevé pareil défi. Quant à moi, je me félicitait que ce fut une femme qui ait réalisé cet exploit. 

Nellie Bly est alors une star du journalisme. 

Changement de cap

Mais le retour à la réalité après ce tour du monde et plusieurs reportages très remarqués est difficile. Elle prend de la drogue, se met à boire et en 1895, elle surprend tout le monde en épousant un vieil homme, Robert Seaman, qui a quarante-deux ans de plus qu'elle. Il est à la tête d'une fabrique de bidons métalliques de lait. Petit à petit, Nellie Bly s'éloigne du journalisme pour s'impliquer dans la gestion de l'entreprise. 

Son mari meurt assez rapidement. En 1904, elle se retrouve ainsi à la tête d'une énorme entreprise. Parce qu'elle n'a rien perdu de son inventivité, elle crée et brevette une vingtaine d'objets, dont une poubelle empilable, un pot à lait et un bidon d'essence. Puis, elle permet aux ouvriers de l'entreprise d'évoluer dans un cadre qui leur est plus favorable. Elle augmente les salaires, leur assurance santé, met en place des bibliothèques et des centres de loisirs. 

Malheureusement, à l'aube de la Première Guerre mondiale, elle doit vendre ses usines. En 1914, arnaquée par son comptable, elle est presque ruinée. La guerre qui débute en Europe la titille, elle qui a toujours le journalisme dans le sang. Elle décide de se rendre à l'est, sur le front russe. Les journaux affichent son nom en gros titre. 

Nellie Bly au milieu de la boucherie

La tranchée était boueuse et dégoûtante. Je glissais, trébuchais en retenant mon souffle. Du moins ce qu'il m'en restait. Je commençais à me demander si nous allions sortir de là. À cet endroit précis, la tranchée mesurait un peu plus de deux mètres de haut et était aussi glissante qu'un mât de cocagne. Avec mes semelles sans clous, je dérapais et manquais de tomber à la renverse. 

Infiltrée dans les tranchées, elle est la première correspondante de guerre des États-Unis. 

Voyager le long des routes qui bordent les champs de bataille. Inspecter les trains. Des milliers d'hommes gelés, blessés, affamés, meurent dans d'horribles agonies, par milliers. Et pendant qu'ils meurent, des milliers d'autres sont jetés dans leurs tranchées pestilentielles, promis à un sort tout aussi funeste. 

Nellie Bly avec un soldat autrichien sur le font de l'Est en Pologne
Nellie Bly avec un soldat autrichien sur le font de l'Est en Pologne © Getty

De retour à New York en 1918, elle reprend ses articles sur le monde ouvrier et milite activement pour le droit de vote des femmes. Quatre ans plus tard, en 1922, Nellie Bly est atteinte d'une pneumonie qui va l'emporter, à 57 ans. Juste avant sa mort, elle confie : 

Je n'ai jamais écrit un seul mot qui ne vienne pas de mon cœur. Je ne le ferai jamais. 

Après sa mort aux Etats-Unis, Nellie Bly devient une figure culte au point d'avoir fait l'objet d'une comédie musicale en 1946, plusieurs téléfilms et même de la création d'un timbre à son effigie. 

13 min

Nellie Bly racontée par Elodie Font

Par France Inter

Aller plus loin

Plusieurs des textes de Nellie Bly ont été traduits, notamment Dix jours dans un asile aux Éditions du sous sol.

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Lire Les fabuleuses aventures de Nellie Blypar Hélène Cohen (publié chez Points)

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