Le photographe était l’invité de Laure Adler dans l’émission L’Heure bleue à l’occasion de l’exposition : « Depardon, photographe militaire » à Toulon. Il est revenu sur l'influence du cinéma de Jean Rouch, la photo comme outil de révolte et a donné sa définition de la bonne photographie.

En mai 2019, visite de l exposition Raymond Depardon au Musée de la Marine commentée par le photographe. Sont présentées des images réalisées pendant son service militaire au sein de la revue des armées
En mai 2019, visite de l exposition Raymond Depardon au Musée de la Marine commentée par le photographe. Sont présentées des images réalisées pendant son service militaire au sein de la revue des armées © Maxppp / Dominique Leriche

Le cinéma direct de Jean Rouch

Laure Adler : Jean Rouch était un grand anthropologue, et un grand cinéaste, inventeur du cinéma direct, il a compté pour vous ? Est-ce que pour vous, comme pour lui, photographier et filmer, c’est restituer au plus près la vérité ? 

Raymond Depardon : "J’ai connu Jean Rouch tard sans avoir vu tous ses films. On avait ce point commun d’être des gens qui allions souvent en Afrique. J’avais une grande admiration pour ses films même si je n’avais pas été confronté à la même Afrique que lui. Je sais qu’il avait une démarche très claire. Il donnait ses cours le samedi matin. Il a su bien avant moi, comment on filme les rituels, l’Afrique, les Africains, en les laissant libres. 

Souvent dans les années 1960, après la décolonisation, on disait qu’il fallait demander l’autorisation de faire une photo. Mais quand les personnes posaient, la photo était moins belle que dans le mouvement. Donc pour rendre service à l’Afrique, qu’au fond nous aimons bien, on a voulu saisir les photos, prendre des photos, sans autorisation. C’est complexe, mais le résultat est bien meilleur. 

C’est pareil pour le cinéma-vérité. Aujourd’hui, on est bien content de trouver les films de Jean Rouch, parce qu’on voit des Africains des années 1960 qui parlent comme ils sont avec leur humour, cette façon de récupérer le français, et d’inventer un français. Je trouve ça magnifique. Ce langage parlé est très important." 

Raymond Depardon, un regard engagé

Laure Adler : Considérez-vous Raymond Depardon que votre art revêt pour vous une dimension d’engagement, qu’il y a dans votre œuvre une dimension d’humanisme et de révolte ? 

Raymond Depardon : "Oui, mais je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas d’où cette envie de remettre en cause l’ordre établi est venue : j’ai eu une enfance formidable, mes parents étaient gentils… Ce qui est étonnant pour quelqu’un de l’image comme moi, c’est cette idée d’écouter. Je suis comme beaucoup d’hommes, je ne suis pas très attentif. Mais mon sens de l’écoute s’est concrétisé par la rencontre avec Claudine Nougaret, ingénieur du son. Ce n’est pas tellement avec l’image, c’est en écoutant que l’on peut un peu mieux témoigner. 

Les personnes qu’on photographie, il ne faut pas trop les déranger, il y a plein de petites méthodes qu’on apprend assez vite, mais quelque part, il faut un peu aimer les gens qu’on filme. D’une certaine façon, je veux les aider." 

Laure Adler : Quelle différence faites-vous entre regarder et voir ? 

On sait qu’il y a des gens qui regardent plus loin que d’autres, d’autres, plus près… On a un regard qui se porte automatiquement à une certaine distance. Moi, la seule chose que je sais : 

Je ne pourrais pas vivre si je ne faisais pas des images, c’est certain. C’est mon existence.

L’exposition à Toulon 

Laure Adler : Aujourd’hui vous êtes venu sans appareil ni caméra…

Raymond Depardon : "Ah, oui, c’est rare. J’en ai tout le temps un. C’est pour me donner une contenance, mais aussi parce que j’ai toujours prôné de faire des photos dans des « temps faibles ». A Paris, dans la vie quotidienne ou dans les transports publics… Je sais que c’est important et qu’il n’y a pas que la grande actualité, les personnalités, la guerre ou les événements. Il y a aussi la photo de tous les jours.

Ça m’a sauvé… Parce qu’à 20 ans, je faisais déjà des photos sur ces « temps faibles». Par exemple, ces photos du service militaire présentées dans l’exposition à Toulon. J’avais oublié ces clichés et ils m’ont surpris. Quand on est Appelé, on attend beaucoup, il y a les supérieurs, des porte-avions, on joue à la guerre… Il y a plein de choses dans l'exposition, mais ce n’était pas facile à faire ces photos…"

Laure Adler : Cette exposition à Toulon puis à l'hôpital du Val-de-Grâce… J’ai sous les yeux, une photo de 1963 d’une très grande beauté, et une très grande universalité, une grande humanité… 

Raymond Depardon : "C’était des parachutistes des forces spéciales à Calvi. Ils sautaient dans l’eau. Je n’avais pas mon brevet de parachutiste, la seule chose que je pouvais faire c’était de me mettre à la porte de l’avion. J’avais une grande expérience du Rollerflex. 

C’est un appareil assez curieux parce qu’on voit à l’envers. Et ce regard inversé, finalement quiconque a fait des études d’art ou d’architecture est habitué : on vous apprend que pour regarder une photo ou un projet…. Il faut la regarder à l’envers ou en transparence. Et on voit assez bien à l’envers. Le Rollerflex donne des photos au format carré… C’est un appareil qui a disparu et qui est un peu daté, et toutes les 12 vues il faut changer de film, mais j’ai l’habitude. Il a un avantage : les gens vous voient. 

Doisneau travaillait avec cet appareil, mais Cartier-Bresson ne l’aimait pas parce qu’il trouvait qu’on faisait les « photos avec le ventre ».

Laure Adler : Vous n’avez pas dit ce qu’il y a sur la photo : un homme en déséquilibre juste à la frontière entre l’air et l’avion qui s’élance en hésitant un peu et qui a l’air d’être un cosmonaute. C’est d’une beauté incroyable !

Raymond Depardon : "Je n’aime pas trop parler de mes photos. Entre photographes, on se dit souvent qu’une bonne photo, une photo forte, c’est une photo qui a du mérite. Mais il faut faire attention. Quelque fois on fait des photos dans des positions comme ça un peu automatique. Et sur le moment on ne voit pas toujours l’intérêt... Comme si une photo violente n’avait pas plus de mérite qu’une photo calme. Au contraire. 

Faire des photos dans des lieux comme l’hôpital psychiatrique, comme dans mon film 12 jours on pense que c’est très spectaculaire. Mais pas du tout, ce sont surtout des gens qui attendent, qui souffrent. Au fond, c’est toujours la même attitude : il s’agit de regarder les choses au bon moment au bon endroit.

🎧 ECOUTER | Raymond Depardon dans L’Heure bleue
 

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