Faut-il faire moderne pour reconstruire le toit et la flèche de Notre-Dame ? Ces questions se sont déjà posées ailleurs. Au musée des Beaux-Arts de Lille, dans les temples d'Angkor, au Reichstag de Berlin, le moderne a jailli au milieu de l'ancien.

Le Reischtag à Berlin avec sa coupole conçue par Norman Foster
Le Reischtag à Berlin avec sa coupole conçue par Norman Foster © Diego Delso CC

Le projet de loi Notre-Dame pour reconstruire la cathédrale endommagée par les flammes le 15 avril 2019 vient en discussion ce vendredi à l'Assemblée nationale. Entre modalités de la déduction fiscale, assouplissement des règles d'urbanisme et concours international d'architectes, les sujets de désaccords entre députés ne manquent pas.

Le ministre de la Culture Franck Riester a annoncé "un grand débat et une grande consultation", sur la réfection de Notre-dame pour décider s'il fallait refaire la cathédrale à l'identique ou en profiter pour se lancer dans un projet plus moderne. Interrogés sur ce sujet, les Français ne sont que 25% à se prononcer en faveur du fameux “geste architectural” évoqué par Emmanuel Macron et Édouard Philippe. 54% des Français veulent “une restauration à l’identique de la cathédrale”.

Le débat existe aussi du côté des architectes. Denis Valode, l'un des plus importants architectes de France, plaide pour une réplique de la flèche à l'identique. Ce ne serait pas, selon lui, "un pastiche", mais une "reconstitution scientifique". Jean-Michel Wilmotte verrait bien un réflexion entre architectes, ingénieurs et historiens plutôt qu'un concours international. 

Pour Mechtild Rössler, directrice du Centre du Patrimoine Mondial de l’UNESCO, "il est heureux que des débats aient lieu dans ces moments-là". Dans le cas de Notre-Dame de Paris, c'est l'ensemble des Berges de Seine qui sont encadrées par les règles de l'UNESCO. Selon Mechtild Rössler, "les choix doivent être guidés par la nécessité de restituer la valeur culturelle des édifices". 

En France tout le monde a en référence Viollet-le-duc, et ses restaurations selon les techniques contemporaines et non anciennes. Le débat est encore vif concernant cette méthode, ceux qui plaident pour un retour à l'identique sont taxés de "s'enfermer dans le passé", quand ceux qui veulent imaginer des formes nouvelles récoltent les plus sévères railleries. Tour d'horizon de ce qui a été fait dans le monde en matière de rénovation de l'ancien avec du moderne.

Une pyramide de verre en plein milieu du site du Louvre

Le chantier du Grand Louvre en 1987 avec la pyramide de  Leoh Ming Pei
Le chantier du Grand Louvre en 1987 avec la pyramide de Leoh Ming Pei © AFP / Patrick Kovarik

Trente ans après son apparition, on se souvient encore de polémiques autour de la pyramide de verre que l'architecte Leoh Ming Pei a fait ériger dans la cour du Louvre, pièce maîtresse dans le dispositif dit du Grand Louvre, destiné à conquérir toujours plus de public. 

Le fait que des bureaux occupent aujourd'hui les anciennes écuries de ce palais royal ne choque plus personne parce que tout le monde a oublié ce que fut vraiment le Louvre (château fort, puis château Renaissance). En revanche, voir pousser la pyramide a pu semblé traumatisant pour certains. A l'époque, outre les critiques adressées à son commanditaire, François Mitterrand, qualifié de "Tontonkhamon", certains ont jugé qu'un édifice de verre aussi moderne trancherait trop avec le style du palais. 

Aujourd'hui, la pyramide s'est installée, imposée, et elle fait partie des incontournables pour les visiteurs, au même titre que la Joconde. 

A Lille, du béton brut au milieu des colonnes XIXe siècle

Maquette du Palais des Beaux-arts de Lille
Maquette du Palais des Beaux-arts de Lille / PBA

Le musée des Beaux-Arts de Lille a eu droit à une restauration spectaculaire en toute tranquillité (ou presque). Bâti à la fin du XIXe siècle, le palais était inachevé. Dans les années 30 une verrière est venue s'ajouter, ainsi qu'un appendice métallique dans les années 70. Le cabinet d'architectes Ibos et Vitart a fait son marché : oui à la verrière, non au métal. 

Ils font la part belle au style beaux-arts riche en ornements, on ose les murs en rouge, des pans de béton brut et un vaste atrium au centre du bâtiment, propice aux pas perdus du rêveur. C'était donc respecter l'ancien tout en ne faisant qu'à sa tête. Pour couronner le geste et sa liberté, les architectes de 1997 ont adjoint au palais un bâtiment de verre extra plat, certains ont parlé de "lame", à la surface duquel se reflète le paysage urbain et laisse voir le palais par transparence. Un bijou d'architecture purement contemporaine. 

Angkor : des pierres neuves vieillies à la main

Des architectes français ont participé à la reconstitution d'un temple cambodgien du XIe siècle, notamment le temple du Baphuon. Il se situe dans le parc national d'Angkor, et a été construit en 1060 à la gloire de Shiva. Haut de 35 mètres et long de 300 mètres, il comporte 300 000 blocs de grès. 

L'équipe de restauration de l'Ecole française d'Extrême-Orient (EFEO) dirigée par Pascal Royère l'a rendu tel qu'il était avant de disparaître dans l'oubli mystérieux de la civilisation angkorienne. Pour cela elle s'est appuyée sur des relevés datant de 1940, et a remonté le temple à partir des pierres effondrées sur place. Certaines étaient manquantes ou brisées, il a donc fallu avoir recours à des pierres neuves et les faire "vieillir" par des tailleurs de pierre. "Rien n'est parfait dans le respect des règles de l'UNESCO, mais on se félicite vraiment du résultat", confie Mechtild Rössler.

Baphuon fait partie de l'ancienne cité d'Angkor, capitale de l'empire Khmer entre les IXe et XVe siècle, dont une équipe d'explorateurs français revendique la découverte en 1860. La cité reçoit deux millions de touristes chaque année. 

Le Reichstag, transparent et écolo, selon les canons du XXIe siècle

Les Allemands ont fait appel à un architecte étranger, pour la restauration du Reichstag. "Les britanniques n’auraient pas osé", avait déclaré alors Norman Foster, à qui le chantier du symbole institutionnel le plus fort d'Allemagne a été confié. 

Le Reichstag à Berlin photographié en 1932
Le Reichstag à Berlin photographié en 1932 © Radio France / . Domaine Public

Il a opté pour la création d’un espace contemporain dans un lieu historique, conçu une nouvelle coupole qui fait entrer la lumière et concentre l’effort d’économie d’énergie au cœur du projet de restauration.

Le site du Reichstag à Berlin
Le site du Reichstag à Berlin © AFP / FRANK MAY / PICTURE ALLIANCE / DPA PICTURE-ALLIANCE

Le forum Humbold à Berlin, du neuf d'un côté et de l'ancien de l'autre

Toujours à Berlin, le Humboldt Forum ouvrira  ses portes fin 2019 dans le Berlin Palace en plein cœur de la ville. Il abritera le Musée ethnologique de Berlin et le Musée d'arts asiatiques. 

Le château des rois de Prusse en 1920
Le château des rois de Prusse en 1920 / Domaine Public

C'est le résultat final de la grande restauration menée sur le château des rois de Prusse. Ce joyau de l’art baroque avait été bombardé par les alliés, et sa copie, signée par l'architecte italien Franco Stella, s'ouvre donc au public. Trois des quatre façades baroques et une partie du château présente une façade donnant sur la Spree résolument moderne, une façon de montrer que l'édifice a été amputé pendant la guerre.

Le forum Humbold à Berlin, avec ses deux styles de façades ouvrira en 2019
Le forum Humbold à Berlin, avec ses deux styles de façades ouvrira en 2019 / Capture depuis la webcam du chantier

Avant d'arriver à ce résultat, il y a eu moult débats et polémiques. Pour les détracteurs de la restauration de ce palais, il était évident que l'on ne pouvait échapper à la "falsification", et que l'on en ferait "un pur Disneyland". "Un concours entre les meilleurs architectes du monde amènera à penser que la nécessité de reconstruire le château est absurde", disaient les opposants. Au final, il y a un peu des deux, tout dépend si l'on regarde la façade sud ou la façade est. 

Le chantier du chateau des rois de Prusse et du forum Humboldt à Berlin en avril 2016
Le chantier du chateau des rois de Prusse et du forum Humboldt à Berlin en avril 2016 / .CC

Trop de béton pour la cathédrale de Bagrati en Géorgie, sortie du patrimoine mondial

Les ruines de la cathédrale de Bagrati en 1870
Les ruines de la cathédrale de Bagrati en 1870 / Domaine Public

Dans une décision de 2017, le site géorgien de la Cathédrale de Bagrati a été sorti de la liste du patrimoine mondial par l'Unesco, pour ne conserver que le monastère attenant. La reconstruction a, selon les experts, porté atteinte à son authenticité. Trop de béton, "la construction n'a respecté ni les matériaux anciens, ni les techniques", explique Mechtild Rössler.

La cathédrale de Bagrati en 2018
La cathédrale de Bagrati en 2018 © AFP / Alexey Vitvitsky / Sputnik

Le monastère de Ghélati, un des plus grands monastères orthodoxes médiévaux, était aussi un centre de science et d’éducation, et l’académie installée dans son enceinte était l’un des établissements culturels les plus importants de la Géorgie médiévale.

Le site de la cathédrale et du monastère de Ghélati en Géorgie
Le site de la cathédrale et du monastère de Ghélati en Géorgie / Ievani Pkhakadze CC
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