Alors que la pandémie crée une crise économique, sociale et humaine d’ampleur planétaire, écoutons la voix d’un génie : Albert Einstein, qui publie en 1934 un recueil de textes et d’articles sous la forme d’un essai politique et philosophique intitulé : "Comment je vois le monde".

Albert Einstein, le 21 mars 1939 à Princeton au micro de CBS en tant que président honoraire de United Jewish Appeal for Refugees
Albert Einstein, le 21 mars 1939 à Princeton au micro de CBS en tant que président honoraire de United Jewish Appeal for Refugees © Getty / CBS

Nous sommes en 1933 lorsqu’Hitler est nommé chancelier. Albert Einstein, alors en voyage, apprend que sa maison de Caputh, située dans un petit village du land de Brandebourg, a été pillée par les nazis. Le savant qui bénéficie d’une notoriété internationale, décide alors de ne plus revenir en Allemagne et démissionne de son titre de Membre de l’Académie des sciences de Prusse.

Il rassemble dans un recueil une série de textes, d’articles et de lettres écrits entre 1930 et 1934 qu’il publie sous la forme d’un essai politique et philosophique intitulé : Comment je vois le monde.

L’ouvrage, dans cette première version en langue allemande, compte une vingtaine de chapitres où il y propose non seulement une démonstration simplifiée de ses théories de la relativité restreinte et générale, ainsi que des interrogations sur les problèmes scientifiques majeurs, mais aussi, plus étonnant, ses réflexions et ses prises de position sur des sujets aussi divers et variés concernant de nombreux domaines économiques, sociaux, politiques, culturels et religieux.

Outre ses réflexions philosophiques et épistémologiques, figurent aussi des textes en hommage à des personnalités admirées comme Bertrand Russell, Max Planck et George Bernard Shaw.

Découvrons ici quelques-unes de ses réflexions, parfois sous la forme d’aphorismes, sur des thèmes comme les régimes politiques et l’armée, l’économie et la religion

Examinons les pensées qu’un "cerveau" - pourvu d’un "corps calleux plus large", "bon indicateur d’intelligence" selon l’examen post-mortem qu’un médecin indiscret avait pratiqué - peut nous offrir et ce que nous pouvons en apprendre sur notre XXIe siècle aujourd’hui confronté à un virus aussi dangereux pour la santé des individus que liberticide et économicide.

Les régimes politiques et l’armée

Cet article, paru au début des années 30 dans le magazine Forum and Century, qui débute par un long préambule sur le sens même de l’existence et la philosophie de vie, dessinant comme un autoportrait en filigrane du physicien, se prolonge par des remarques et des réflexions sur les régimes politiques et les dispositifs mis en place dans différents pays :

Mon idéal politique est l’idéal démocratique… Mais il ne faut pas que ceux qui sont gouvernés soient contraints, ils doivent pouvoir choisir le chef. Je suis convaincu qu'un système autocratique de coercition ne peut manquer de dégénérer en peu de temps : en effet, la coercition attire toujours des hommes de moralité diminuée et je suis également convaincu que, de fait, les tyrans de génie ont comme successeurs, des coquins.

Pour le savant, excepté la Russie et l’Italie, le reste de l’Europe souffre d’une crise démocratique :

La cause du discrédit qui environne aujourd’hui en Europe la forme démocratique ne doit pas être attribuée à l'idée fondamentale de ce régime politique, mais au défaut de stabilité des têtes du gouvernement et au caractère impersonnel du mode de scrutin.

En revanche, de l’avis du physicien, la situation est toute autre de l’autre côté de l’Atlantique :

Je crois que, les États-Unis de l'Amérique du Nord ont trouvé, à ce point de vue, la véritable voie ; ils ont un président responsable, élu pour un laps de temps assez long, pourvu d'assez d'autorité pour porter effectivement la responsabilité.

Mais bien que le "dispositif" étatique soit prépondérant dans le devenir d’un pays, Albert Einstein affirme que… "l'élément précieux dans les rouages de l'humanité, ce n'est pas l'État, c'est l'individu, créateur et sensible, la personnalité ; c'est elle seule qui crée le noble et le sublime, tandis que la masse reste stupide de pensée et bornée de sentiments".

Et le physicien, qui se qualifie de passionnément pacifiste, poursuit :

Ce sujet m'amène à parler de la pire des créations, celle des masses armées, du régime militaire, que je hais ! Je méprise profondément celui qui peut, avec plaisir, marcher, en rangs et formations, derrière une musique : ce ne peut être que par erreur qu'il a reçu un cerveau ; une moelle épinière lui suffirait amplement. On devrait, aussi rapidement que possible, faire disparaître cette honte de la civilisation. L'héroïsme sur commandement, les voies de fait stupides, le fâcheux esprit de nationalisme, combien je hais tout cela ! 

Le physicien aborde ce sujet avec plus de tempérance, en procédant à une analyse dans un texte sur la Conférence du désarmement de 1932 :

Le nationalisme exagéré actuellement, d'une manière si funeste à tous les points de vue, me paraît des plus étroitement lié à la création du service militaire obligatoire et égal pour tous, ou, pour employer un euphémisme, de l'armée nationale. L'État, qui exige de ses citoyens le service militaire, est obligé de cultiver chez eux le sentiment nationaliste qui fournit la base psychique nécessaire à l'aptitude militariste. Il est tenu de glorifier dans ses écoles, aux yeux de la jeunesse, à côté de la religion, son instrument de force brutale.

Albert Einstein précise, à la suite du texte précédent, que l’embrigadement des masses est dû à la corruption du bon sens des peuples par ceux qu’il nomme "les intéressés du monde politique et des affaires" au moyen de l’école, la presse et de la religion.

L’économie

Comment je vois le monde expose la pensée d’Albert Einstein sur l’économie en général et ses différents systèmes et les conséquences de leurs mises en place dans les différents pays du monde ; évoquant ainsi, tour à tour, la délocalisation, l’exploitation de la main-d’œuvre et la surproduction. Il ne faut pas oublier que la plupart de ces textes et ces articles sont rédigés alors qu’une crise économique, mais également idéologique, s’abat sur une grande partie de l’Europe. Albert Einstein présente ses Réflexions sur la crise économique mondiale en 1934. Dans ce texte, le physicien cherche des pistes, explore des problématiques à l’origine de cette crise inédite, à commencer par les méthodes de production en constante évolution soumises à l’accélération : 

… le caractère de cette crise repose sur des circonstances de nature toute nouvelle, qui sont la conséquence du progrès rapide des méthodes de production forcée : pour produire la totalité des produits de consommation nécessaires à l'existence, ce n'est plus qu'une fraction de la main-d’œuvre disponible qui est indispensable. Ce fait entraîne nécessairement, dans une économie entièrement libre, du chômage. 

Einstein en déduit que la majorité des hommes est obligée de travailler pour un salaire journalier correspondant au minimum d’existence en raison de ce régime de liberté économique. Il souligne aussi les effets désastreux de la délocalisation entrainant notamment une exploitation à outrance de la main d’œuvre :

De deux fabricants de la même catégorie de marchandises, celui qui, à conditions égales par ailleurs, est en mesure de produire cette marchandise à meilleur marché est par conséquent celui qui occupe le moins de main-d’œuvre, c'est-à-dire qui fait travailler l'ouvrier individuel aussi longtemps et aussi intensivement que la constitution naturelle de l'homme le permet.

Parmi les autres causes analysées par le physicien, la surproduction qu’il distingue en deux types :

Ici, il faut distinguer entre deux choses, à savoir : la surproduction proprement dite et la surproduction apparente. Par surproduction proprement dite, j'entends une production qui est si élevée qu'elle dépasse les besoins... La plupart du temps, on entend par surproduction l'état dans lequel la production d'une catégorie de marchandises est supérieure à ce qui peut en être vendu dans les circonstances régnantes, bien que les produits fassent défaut chez les consommateurs : c'est ce que j'appelle la surproduction apparente. Dans ce cas, ce n’est pas le besoin qui fait défaut, c'est le pouvoir d'achat des consommateurs.

Pour Albert Einstein cette surproduction apparente n’est en fait qu’un des symptômes de la crise dont certains se servent à l’expliquer et il poursuit …

Pour moi, voici la vraie raison : la cause principale de la misère actuelle, c'est ce même progrès technique, qui serait lui-même appelé à supprimer une grande partie du travail des hommes nécessaire à leur entretien.

Il n’est bien entendu pas question, de l’avis du physicien, d’interdire pour l’homme tout progrès « technique ».  Albert Einstein propose sa méthode pour parvenir à un « juste équilibre » :

La méthode logiquement la plus simple, mais aussi la plus risquée, pour réaliser cet état de choses, c'est l'économie complètement dirigée, la production et la répartition des réduits de consommation importante exécutées par les soins de la communauté.

Seulement ce système, de par la rigidité et la centralisation qu’il exige pour se maintenir comme l’on peut l’observer en Russie, encoure des risques majeurs comme l’arrêt des nouveautés avantageuses et de conduire immanquablement à une économie trop protégée. Pour Albert Einstein, il faut d’une part, donner la préférence aux méthodes qui respectent les traditions et les habitudes, d’autre part, laisser à l’initiative privé son champ d’action et procéder à des limitations d’économie par des dispositions légales sur l’encadrement et la réduction du temps de travail hebdomadaire et enfin, assurer des salaires minima afin de conserver la puissance d’achat des salariés. Et il ajoute également la nécessité par l’Etat d’un contrôle des prix dans les branches des établissements qui bénéficient d’un monopole, afin d’obtenir un équilibre entre la production et la consommation sans limiter pour autant l’initiative privée. 

Le complexe de la bombe

Parmi ces textes et articles regroupés dans le livre, Albert Einstein aborde dans l’un d’eux un thème ô combien d’actualité en 1933, alors que les forces de l’ombre menacent de tous côtés les pays d’Europe. Revanchards pour certains d’entre eux, acculés à une économie de crise pour la plupart, il donne pour titre à cet article : Comment supprimer la guerre. Ce texte s’ouvre sur une justification rationnelle dans laquelle le savant évoque sa part de responsabilité dans la question de la bombe atomique et les raisons pour lesquelles il a poursuivi, expérimenté et développé cette arme. Bien qu’il se pose comme un pacifiste "passionné", il adresse  le 2 août 1939, une lettre, co-écrite avec le physicien Leo Szilard, au président Roosevelt dans laquelle il procède à une mise en garde et suggère des dispositions à prendre rapidement face à l’Allemagne. Une lettre qui commence par ces lignes :

Monsieur, Un travail récent d’Enrico Fermi et Leo Szilard, dont on m’a communiqué le manuscrit, me conduit à penser que l’uranium va pouvoir être converti en une nouvelle et importante source d’énergie dans un futur proche. Certains aspects de cette situation nouvelle demandent une grande vigilance et, si nécessaire, une action rapide du gouvernement.

Et la réaction ne se fait pas attendre, dès juillet 1945, trois bombes sont opérationnelles. Le Japon rejette l’ultimatum lancé par les Etats-Unis le 28 juillet. Le 6 août 1945, à Hiroshima, 8 heures 15 du matin, une bombe atomique à l’uranium 235 baptisée "Little Boy", est lâchée par un bombardier B-29. Son explosion est dévastatrice, faisant 70 000 morts immédiates et 200 000 morts au total jusqu’à la fin du XXe siècle. Puis, le 9 août 1945, à Nagasaki, "Fat Man" une bombe au plutonium 239, explose également tuant 40 000 personnes, provoquant par la suite 120 000 morts dues aux blessures ou à l’irradiation.

La religion

Dans le grand quotidien allemand Berliner Tageblatt du 11 novembre 1930, Einstein rédige un article qu’il intitule Religion et science. Le physicien, réalisant que le désir constitue l’impulsion première de l’être dont les actions comme les imaginations ont pour rôle d’apaiser les besoins et de calmer les douleurs des hommes, pose cette question :

Quels sont alors les sentiments et les contraintes qui ont amené les hommes à des pensées religieuses et les ont incités à croire au sens le plus fort du terme ?

Le physicien aborde le problème en opposant deux concepts : la religion-angoisse et la religion-morale extrapolant vers une troisième, la religion cosmique.

Pour la première, Albert Einstein explique que chez l’homme primitif dont l’intelligence des relations causales est limitée, les craintes ont suscité des représentations religieuses, sacralisant des êtres plus ou moins conformes à son image ; et cet homme a reporté sur leur volonté et sur leur puissance, les expériences douloureuses et tragiques de son destin. La religion se vit alors comme une angoisse.

Pour la deuxième, le physicien affirme que les sentiments sociaux sont la cause de fantasmes religieux. Qu’il soit question du père, de la mère ou du chef, tous sont faillibles et mortels. Il faut alors imaginer un concept moral ou social de Dieu ; un Dieu-providence qui arbitre au destin des hommes, les secourant, les récompensant ou les punissant le cas échéant. Albert Einstein précise :

Dans les Saintes Ecritures du peuple juif se manifeste clairement ce passage d’une religion angoisse à une religion morale… toutes les symbioses existent mais la religion-morale prédomine là où la vie sociale atteint un niveau supérieur. Ces deux types de religion traduisent une idée de Dieu par l’imaginaire de l’homme.

Cependant selon le physicien, quelques communautés particulièrement « sublimes » s’exercent à dépasser cette expérience religieuse. Cette conception qui ne correspond à aucun dieu anthropomorphe, le physicien la nomme : religion cosmique.

Des exemples de cette religion cosmique se remarquent aux premiers temps de l’évolution dans certains psaumes de David ou chez quelques prophètes. A un degré infiniment plus élevé, le bouddhisme organise les données du cosmos... Or les génies religieux de tous temps se sont distingués par cette religiosité face au cosmos. Elle ne connaît ni dogme ni Dieu conçus à l’image de l’homme et donc aucune Eglise n’enseigne la religion cosmique. 

Pour le physicien, certains individus, assimilés comme hérétiques ou jugés athéistes tel Démocrite, Spinoza et François d’Assise, appartiennent à ce même cercle d’hommes qui peuvent sembler suspects aux yeux de leurs contemporains. Albert Einstein regrette que l’interprétation historique s’obstine à présenter la science et la religion comme des adversaires irréconciliables. La seconde accusant la première de nuire à la morale, accusation injuste d’autant plus qu’une réconciliation est possible pour ce "type" d’homme.

Des hommes qui se montrent capables, en somme, d’une transcendance créatrice scientifique …et il ajoute qu’"un contemporain déclarait, non sans justice, qu’à notre époque installée dans le matérialisme seuls les esprits profondément religieux se reconnaissent dans les savants scrupuleusement honnêtes."

Ainsi pour Albert Einstein :

La religion cosmique est le mobile le plus puissant et le plus généreux de la recherche scientifique.

Comment je vois le monde a bénéficié d’une première édition aux États-Unis en 1949, suivie d'autres intégrant des articles rédigés jusqu'en 1958. Quant à l'édition française, elle fût remaniée en 1979 en format de poche chez Flammarion, pour 30 ans plus tard s’enrichir d’une collection de textes fondamentaux.

Quant à Albert Einstein, il reçoit le prix Nobel de Physique en 1921 et sa théorie de la relativité générale consacre sa célébrité. Il meurt le 18 avril 1955 d’une rupture d’anévrisme à l’hôpital de Princeton.

Bibliographie

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