"Yoga", le dernier livre de l'auteur de "Limonov" : est-il un "magnifique portrait d'un homme à terre qui nous fait toucher l'enfer puis le paradis" ou un "livre décevant et raté" ? Avec Olivia de Lamberterie (Elle), Frédéric Beigbeder (Figaro-Magazine), Michel Crépu (La NRF), Arnaud Viviant et Jérome Garcin (L'Obs).

L'écrivain Emmanuel Carrère, l'auteur de "Yoga" à la Mostra de Venise en 2015
L'écrivain Emmanuel Carrère, l'auteur de "Yoga" à la Mostra de Venise en 2015 © Getty / Dominique Charriau/WireImage

La présentation de "Yoga" par Jérôme Garcin 

"Si le titre Yoga du nouveau livre d'Emmanuel Carrère chez P.O.L n'est pas mensonger, puisque Carrère pratique le yoga depuis plus de trente ans, il est un peu trompeur. 

En fait d'ascèse, et de méditation, l'auteur de L'adversaire se pose là, puisque son livre s'ouvre par le récit d'une retraite dans un centre vipassana du Morvan, où l'écrivain assis en lotus envisage de réduire, je cite, « l'empire de son ego encombrant et despotique ». Mais c'est pour mieux plonger dans le trou noir de la dépression. 

Diagnostiqué bipolaire de type 2, submergé par une mélancolie suicidaire, Carrère a été hospitalisé pendant quatre mois en 2017, à Sainte-Anne. On lui a injecté de la kétamine, il a subi des électrochocs, il a même supplié qu'on l’euthanasie. 

Yoga, un livre hanté par les attentats de Charlie Hebdo, le meurtre de son ami Bernard Maris et par la disparition accidentelle à la fin du livre de son éditeur, Paul Otchakovsky-Laurence. Sans compter la tragédie des migrants. Une « oeuvre au noir », comme disait Yourcenar, où il prétend vouloir devenir un meilleur être humain. "

Michel Crépu « "Yoga" est l'anti "Sérotonine" de Michel Houellebecq»

"Emmanuel Carrère, c’est l’autre Houellebecq. Yoga est même l'anti-Sérotonine. C'est l’autre pôle. Ces livres sont révélateurs de l'époque où nous sommes. On a d'un côté un pôle dépressif, avec la déréliction que Houellebecq incarne très bien. Et Carrère, ce n'est pas la joie de vivre, mais il incarne un combat, un sens de la lutte, un désir de délivrance, de connaissances. Il n'a pas jeté l'éponge du tout. On est en face de quelqu'un qui a choisi la boxe. Je trouve ça extrêmement étonnant. 

Une autre chose me frappe beaucoup et me plaît à la lecture d'Emmanuel Carrère : un désir d'écrire dans le milieu des choses. Il n'y a pas d'extériorité. Il écrit sur son désir d'être simple, sincère, de dire les choses comme elles sont, quelle que soit la nature des choses. Je trouve que cela participe d'un désir de simplicité dont les grands mystiques du Tao parlent souvent et qu'il a lus."

Olivia de Lamberterie : « Le beau portrait d’un homme à terre qui nous fait toucher l’enfer puis le paradis. »

"J'aime beaucoup ce livre parce que c'est le portrait d'un homme à terre. Une mise à nu assez vertigineuse d'un homme qui voudrait aller bien et qui sombre. C'est d'autant plus fascinant que c'est un homme qui fait son propre malheur. Il  explique très bien ce qu'est la dépression sans objet. C'est un homme qui a le talent de transformer son bonheur en enfer sur terre.

On connaît tous des gens qui ont ce talent-là. Je trouve qu’Emmanuel Carrère donne ses lettres de noblesse à la dépression, ce qui est très fort. 

D’un point de vue littéraire, l’écrivain explique très bien que pour lui, la littérature est le lieu où l’on ne ment pas. Or, pour la première fois, Emmanuel Carrère, dans ce livre, ment. Il l'explique parce qu'il ne veut pas recommencer ce qu'il a fait avec Un roman russe où il a blessé des gens de sa famille, avec lequel il a outrepassé ses droits. Yoga est un livre dans lequel il se bat aussi contre lui-même. Et il pose la question : comment peut-on écrire en gardant le vrai, mais sans blesser son entourage, déjà dévasté par sa dépression ? »

Cela donne lieu à des scènes franchement romanesques et sublimes. La plus belle se situe à Leros, où Emmanuel Carrère a été voir des réfugiés. Il se trouve dans un centre de migrants, un ancien hôpital psychiatrique. A un moment, il se met à danser sur la Polonaise héroïque de Chopin. C'est un passage qui se passe après l’épisode à Sainte-Anne. 

Il est dans endroit avec des gens fracassés, avec une femme fracassée, il se met à danser comme un ours sur cette Polonaise. Allez écouter la Polonaise héroïque de Chopin ! C’est sublime. 

Et là, tout d'un coup, après avoir touché l'enfer, on touche du doigt le paradis."

Frédéric Beigbeder : « "Yoga", un livre raté, et même ridicule par moments »

"Je suis un fanatique d'Emmanuel Carrère depuis toujours et je suis extrêmement déçu par ce livre que je trouve raté et même ridicule par moments. Pour moi, c'est un guide de développement personnel, avec un alibi littéraire qui est d'être chez P.O.L. 

C'est un roman sans ambition, un reportage sympathique. Ce sont trois articles de journaux agrafées entre eux artificiellement : le stage de yoga, l'hôpital Sainte-Anne et les migrants en Grèce. Tout ça est collé ensemble. 

C’est un très bon recueil d'articles, mais pour moi, ce n’est pas un grand livre.

Je suis déçu parce que j'admire Carrère et que je pense qu'il faisait beaucoup mieux quand il ne se contentait pas de parler de lui et qu'il s'intéressait aussi, comme il le disait lui-même, à "d'autres vies que la mienne", c'est à dire celle de Jean-Claude Romand, celle d'Edouard Limonov ou celle de Jésus-Christ. Il y avait dans ces livres-là une force et une ambition. Yoga, je regrette, est très décevant. 

Il y a des phrases qui sont quand même embarrassantes : « la méditation, c'est pisser quand on pisse et chier quand on chie. » On comprend pourquoi David Lynch n'a plus de talent depuis qu'il médite ! 

Il dit « On est tous nu sous nos vêtements ». C'est un scoop ! Il dit, mais je trouve que c'est vrai : « il se passe tout le temps quelque chose dans les narines ». Bref, on pourrait faire ce petit numéro sans fin. Ça n'a pas d'intérêt. 

Je suis sincèrement déçu que l'auteur ambigu et complexe de Limonov passe à côté de son livre. Il ne va pas au bout de l'autobiographie, il ne dit pas pourquoi il est dépressif. Nous, on sait pourquoi, mais on ne peut peut-être pas en parler là.  Il y a une affaire de menaces de procès, une affaire d'autocensure dans ce livre qui fait qu'il ne dit pas tout, que son travail autobiographique n'est pas complet. Il ne dévoile pas le vrai problème. On a affaire à une autobiographie qui se ment à elle-même. C'est comme les patients qui mentent à leur psychanalyste : ça ne peut pas marcher. 

Olivia de Lamberterie : « Je trouve qu'il y a une certaine et même une grande dignité, peut être à mentir par omission. Et je trouve aussi que les scènes à l'hôpital psychiatrique à Sainte-Anne, où il subit des électrochocs, tu ne peux pas dire que c'est un article de journal."

Arnaud Viviant : « Un livre plein de trous où l'auteur ment »

Emmanuel Carrère, que je considère comme l'un des meilleurs écrivains français contemporains, n'avait rien publié depuis six ans. Donc, vous imaginez la joie !

Nous étions au courant dans le milieu littéraire qu'Emmanuel Carrère avait des problèmes et qu’il avait été à Sainte-Anne. On sait qu'il a fait un film, mais on se demandait s’il allait écrire un nouveau livre. Le livre est là, et on le lit. 

On a affaire à quelqu'un qui écrit un Français d'une limpidité, d'une simplicité, d'une efficacité la plus grande aujourd'hui. Si je devais dire à quelqu'un un étranger qui dit quel est le meilleur écrivain, qui écrit le meilleur français, je dirais Emmanuel Carrère.  Il y a quelque chose dans la langue ! 

Emmanuel Carrère a abandonné le roman depuis les années 2000 pour le journalisme littéraire sublimé. Il le fait toujours avec une limpidité extraordinaire Lorsqu'il fait son reportage sur cette séance de méditation, c'est tout à fait parfait. Quand il parle de son voisin de méditation qui lui rappelle son prof de quatrième, on rigole et on pleure avec lui. 

Et puis soudainement, je me suis dit mais il ment ! La page d'après, lui-même avoue qu'il ment. Tous les livres d'Emmanuel Carrère étaient basés sur le fait qu'ils disaient la vérité, puisqu'il était dans une forme de journalisme.

Et ici, on a une espèce de décollement de la rétine. Quand il parle des migrants, je ne sais plus s'il dit la vérité ou s’il ment.

Le pacte de pacte de lecture qui est rompu. On a également le sentiment qu'il donne des coups d'agrafes, qu'il y a des trous dans son récit. On ne comprend pas vraiment pourquoi il va à Sainte-Anne, on ne comprend pas pourquoi il en sort. Pourquoi va-t-il voir des migrants. Soudainement, il y a une espèce de collage pas structuré qui fait que le lecteur est un peu perdu, désorienté et déconcerté."

Olivia de Lamberterie : 

"Ce n’est pas écrit sur le livre que c’est un reportage. C'est peut être un récit. C'est un récit romancé comme beaucoup de personnes font. Et les réticences que vous avez, Frédéric et toi viennent du fait que vous appartenez au milieu de Saint-Germain-des-Près, que vous savez les choses sur ce qui arrive à Emmanuel Carrère, vous avez un sous-titre. Mais le lecteur lui s’en fiche."

Yoga d'Emmanuel Carrere est paru chez P.O.L

Avec : 

  • Olivia de Lamberterie (Elle)
  • Frédéric Beigbeder (Figaro-Magazine)
  • Michel Crépu (La NRF) 
  • Arnaud Viviant (Transfuge) 

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