Ironie et second degré se sont faufilé derrière chacun des mots et messages échangés sur les réseaux sociaux. La quête d'une authenticité est devenue une impasse selon Alexandra Profizi qui publie aux éditions de l'Aube "Le temps de l'ironie, comme internet a réinventé l'authenticité".

Alexandra Profizi
Alexandra Profizi © Radio France / CS

Alexandra Profizi est docteure en littérature et spécialiste de l'usage des réseaux sociaux. Elle a étudié l'usage qu'en font les écrivains par exemple, et surtout la lecture qu'en font les usagers. Comme dans la rue et dans les vestiaires des hommes et des femmes d'aujourd'hui le second degré et l'ambivalence ont envahi le quotidien. Dans les échanges sur les réseaux sociaux, la moquerie, l'ironie, sont les voies les plus partagées pour s'exprimer. Au point qu'on n'est plus jamais absolument certains du contexte et du sens des messages qu'on y lit. 

Le langage sur les réseaux sociaux est il devenu un piège, faut-il apprendre une nouvelle bible de ces usages pour bien se faire comprendre ? Comment se moquer gentiment sans blesser ?  Comment dénoncer sans franchir les limites de la légalité ? Il semble que l'ambivalence soit inévitable. Voici 5 questions à Alexandra Profizi, autrice de Le temps de l'ironie (Aube).

FRANCE INTER : Qu'est-ce qui brouille les pistes dans nos compréhensions des messages sur les réseaux sociaux ?

ALEXANDRA PROFIZI : Sur internet, on se trouve dans un espace d'interprétation chaotique, on a beaucoup de mal à appréhender les intentions d'un message, notamment parce que les messages sont souvent détachés de leur contexte. C'est ce que désigne "la loi de Poe", selon laquelle rien ne permet de déterminer si un énoncé en espace numérique est à lire au premier ou au second degré. Ce principe porte le nom d’un certain Nathan Poe qui s'est exprimé sur un forum religieux américain, expliquant qu'on ne peut vraiment différencier un propos sérieux d'une exagération parodique, comme celle d'un troll par exemple. Sans un émoji où une indication typographique, difficile de comprendre l'intention réelle. En passant par l'écrit, le second degré devient difficilement discernable. Or, internet est un espace ambivalent, où l'ironie est pratiquée constamment, ce qui ne fait que complexifier les échanges et l'interprétation des messages qu'on peut y lire.

FRANCE INTER : Quelle fonctions les émojis remplissent-ils dans ce jeu ironique ? 

ALEXANDRA PROFIZI : Outre le manque de contexte, l'une des raisons de cette interprétation chaotique des messages sur les réseaux sociaux est l'absence de corps. Cette absence du corps dans un échange est particulièrement génante quand on manie l'ironie, puisqu'on la fait généralement sentir à son interlocuteur par un haussement de sourcils ou l'intonation de la voix. Du coup, les émojis peuvent aider à manifester notre langage corporel, de manière caricatural ou par métonymie. Ils sont plutôt utilisés en renfort pour compléter le texte, pour préciser son intention ou son émotion. Comme les messages sont souvent ambivalents, ils sont très utiles pour atténuer la portée de messages qui pourraient être mal pris, ou préciser des intentions qui pourraient être perçues de diverses manières.

FRANCE INTER : Les memes ont dépassé l'usage qu'on pu en faire les geeks au départ. De quoi sont-ils le signe ? 

ALEXANDRA PROFIZI : Si on prend l'exemple du meme de Bernie Sanders pendant l'investiture de Joe Biden à la présidence des États-Unis, on voit bien le pouvoir de la mémification. Bernie Sanders avait déjà fait l'objet de nombreux memes avant cette fameuse scène, car c'est le candidat d'une certaine jeunesse américaine plutôt socialiste, une population qui manie très bien les codes internet. Ce qui est intéressant, c'est que, dans les heures qui ont suivi la cérémonie d'investiture, les images qui ont le plus circulé sur les réseaux sociaux, c'était celles de Bernie Sanders, de Kamala Harris, de la poétesse Amanda Gorman : bref tout le monde... sauf Joe Biden lui-même ! C'est symptomatique du fait que les gens ont intégré la rapidité de la circulation de l'information. Ils se sont dit "ok la photo de Biden en pleine investiture va faire toutes les Unes, donc je vais plutôt partager le truc qui se passe un peu en marge", c'est une manière de participer à ce moment historique, mais de façon légèrement détournée. En plus, la scène en elle-même est très drôle. Quand on poste un meme, c'est souvent pour se montrer soi-même tel que le personnage plus ou moins caricatural sur l'image du meme, par identification. Ici, Bernie a l'air totalement blasé, ce qui est le cas de beaucoup de monde en 2020-2021, donc on comprend son succès !

Cette volonté d'originalité est finalement devenue une banalité, et ça explique que le meme de Bernie ait fait un buzz pareil. C'est un humour qui est très codé puisqu'il faut comprendre à quoi ça fait référence. Et comme les memes sont des détournements de détournements de détournements, et bien ceux qui n'y sont pas habitués finissent par s'y perdre.   Ce qui compte à la fin, c'est l'attitude du meme, ici Bernie manifestait qu'il était blasé. C'est le cas de tout le monde en 2020-2021. Or poster un meme c'est aussi se montrer soi-même tel que le personnage souvent caricatural sur l'image du meme. 

FRANCE INTER : Cette ironie qui se saisit de nos messages quasi systématiquement est-elle désormais une "option par défaut" ?

ALEXANDRA PROFIZI : Pour les utilisateurs des réseaux sociaux aujourd'hui, c'est "naturel" de baigner dans l'ironie et l'ambivalence. Les jeunes générations manient très bien ces outils de communication sophistiqués. Mais on voit aussi que cette ambivalence n'est toujours pas acceptée ni prise en compte. On peut voir une revendication croissante prônant davantage d'"authenticité" et de "sincérité" sur internet, comme pour contrer l'omniprésence du second degré et l'hégémonie d'une ironie désabusée. Parallèlement, on voit aussi que les prises de position et les discours univoques occupent le devant de la scène sur les réseaux sociaux. Donc cette cohabitation entre des messages tranchés et radicaux dans un espace qui se trouve être lui-même ambivalent, ça crée des tensions et, encore une fois, ça exacerbe les problèmes d'interprétation qu'on peut rencontrer.

Certains disent vouloir retrouver une "authenticité" perdue. Or il ne faut pas perdre de vue que l'ironie est partout, que ce soit dans l'art de manière générale, dans la littérature, dans la publicité. Réclamer plus d'authenticité et de sincérité dans l'espace des réseaux où l'on se met en scène, et où on parle "en public", me semble être une impasse. 

FRANCE INTER : Ce ne sont pas les usagers qui devraient changer leur façons de s'exprimer, être moins narcissiques, agressifs ou ironiques ? 

ALEXANDRA PROFIZI : L'injonction à se montrer plus honnête fait naître de la culpabilité chez les utilisateurs, qui s'en veulent déjà de passer trop de temps sur les réseaux sociaux ou d'être trop vaniteux. Mais en fait, s'il y a mise en scène de soi sur les réseaux sociaux, ce n'est pas simplement par narcissisme. C'est parce qu'on est dans la représentation. Un profil sur un réseau social n'est pas la réalité de la personne. Ce n'est pas un miroir reflétant la totalité d'un individu, mais plutôt une fenêtre qui ne donne accès qu'à une partie de lui seulement. Les années passent et on dirait que ce n'est toujours pas accepté ou acceptable de dire ça. Les jeunes semblent l'avoir intégré, mais les critiques continuent de pleuvoir, comme si la mise en scène de soi était nécessairement mensongère ou comme s'il y avait un projet de falsification de soi. Ce qui est problématique, c'est de réclamer plus de sincérité définie comme plus de transparence. Le vrai problème me semble plutôt être le formatage des profils. Il est préférable de s'interroger sur pourquoi la version de soi qu'on expose sur les réseaux sociaux est aussi stéréotypée et aussi formatée. Et ça, en fait, ça ne dépend pas de tout un chacun, ce n'est pas en faisant des efforts pour être plus "fidèle à soi-même" que cela va se résorber. L'image de soi qui est construite sur les réseaux sociaux est formatée parce qu'on est obligé de se plier aux structures de plateformes et que l'on subit le poids de normes très fortes sans s'en rendre compte.

Je dis dans mon livre que pour envisager une réelle progression, il s’agirait d’axer la réflexion non pas sur le comportement des utilisateurs, mais sur la structuration des plateformes elles-mêmes. Il s’agit de s’engager pour une transition, non pas vers plus de transparence des utilisateurs, mais vers une plus grande transmission de la part des entités orchestrant les principaux canaux de communication sur internet, afin de nous donner la pleine possession des atouts de cette ambivalence, au-delà même de l’ironie.

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