Riad Sattouf publie la suite des "Cahiers d’Esther", les aventures d’une petite fille désormais âgée de 11 ans.

Riad Sattouf
Riad Sattouf © Maxppp / Rolf Vennenbernd

Sorte de Petit Nicolas au féminin, d’abord publié dans L’Obs, cette série chronique une certaine jeunesse dans le monde d’aujourd’hui. L’occasion d’une rencontre avec son auteur.

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé chez Esther cette année ?

Riad Sattouf : Elle grandi plus vite que je n’ai pu le faire. J’ai rencontré Esther quand j’ai commencé à écrire L’Arabe du futur, j’ai vite pensé que ce serait intéressant de comparer nos deux enfances. Aujourd’hui, je continue de le faire et, ce qui me surprend, c’est qu’elle grandit plus vite que moi. J’ai, par exemple, appris la reproduction en 6e ou en 5e. Elle, c'était en CM2. Et elle joue déjà moins avec ses jouets, elle a des centres d’intérêts qui ressemblent à ceux de pré-ados.

La vie secrète des jeunes, L’Arabe du futur, Les cahiers d’Esther… D’où vient votre intérêt pour l’enfance ?

Riad Sattouf : Je suis attiré par cette période parce que je m’en souviens très bien. J’ai la sensation de ne l’avoir jamais quittée. Si je m’intéresse à la façon dont les jeunes voient le monde, c’est parce qu’elle me rappelle la façon dont moi-même je le voyais. Les ados me plaisent parce qu’ils sont rafraîchissants, avec leurs certitudes, leurs bêtises parfois. Tout est positif chez eux.Montrer le monde à hauteur d’enfant, ça le rend moins grave, moins dramatique. Par exemple, moi en tant qu’adulte, je me dis : "Ouh, la, la, Poutine va faire sauter le monde, et puis Trump est cinglé..." Mais quand je discute avec Esther, je réalise qu’elle s’en fiche : pour elle, l’important, est que dans cinq ans, elle soit majeure, et alors, il n’y aura plus Trump… Ça m’apaise de me replonger dans l’enfance.

Comment procédez-vous avec Esther ?

Riad Sattouf : Ce n’est pas intellectualisé. J’écoute ce qu’elle me dit. J’essaye de le retranscrire. Quand on connait bien quelqu’un on pourrait presque lui faire dire n’importe quoi, on sait imiter sa façon de parler. Mais je prends souvent des notes, parce qu’il y a des expressions que je ne pourrais pas inventer… Si elle me dit : « Mais ce mec, il est con, mais trop trop », je risque d'oublier cette tournure si je ne la note pas. Le langage parlé, j’aime beaucoup, il me permet de m’affranchir des règles de grammaire. Et ça me plait aussi de retranscrire une sorte de langage en mutation.

Le fait que ce soit une fille, participe-t-il de votre intérêt pour elle ?

Riad Sattouf : Quand j’ai commencé Les cahiers d’Esther, je ne me suis jamais dit : « Tiens, je ferai bien une BD sur une petite fille ». C’est de rencontrer Esther qui m’a donné l’envie. Si j’avais rencontré un garçon, ce n’aurait peut-être pas été la même chose… Moi, en tant qu’homme, j’ai l’impression d’avoir bien expérimenté la fabrique des garçons. Mais celle des filles, m’est étrangère. Et je n’ai jamais lu quelque chose sur ce qu'elles pensent vraiment. J’ai donc décidé de le faire moi-même ! C’était l’envie d’aller dans un autre monde. Comme un voyage spacio-temporel : j’ai l’impression qu’elle vient d’une autre dimension (rires) !

"Tu as vu quoi ?" "Maitre Gim’s" "et ça s’écrit comment ?" "Je note, Gim’s", "et qu’est-ce qu’il chante ?" "Bella" "Ça veut dire quoi ?" Et après je vais sur Youtube voir ce qu’il fait. Ce sont des univers parallèles dont je témoigne pour que les lecteurs y aient accès. Il y a beaucoup de héros enfant garçon, mais peu de héros fille et ça m’a manqué, j’aurais bien aimé en lire, alors je fais comme dans Karaté Kid, je fais la chose que j’aimerais voir…

Les relations avec les garçons sont étranges à cet âge, non ?

Riad Sattouf : Il y a une étude, suédoise je crois, qui disait que jusqu’à l’adolescence, les enfants sont de droite. Je trouve que c’est assez juste. Esther est encore assez en demande de convention et très conservatrice. C’est amusant, et désespérant en même temps de voir comment le patriarcat modèle les individus. Esther est une petite fille. Pour elle, un garçon, ce doit être un mec ténébreux, qui ne parle pas de ses émotions, ni de ses sentiments. S’il transgresse et se met à jouer avec les filles, ça ne va plus du tout. Le grand point commun entre les histoires d’Esther et ma propre expérience racontée dans L’Arabe du futur, c'est que le système est régi par les mêmes bases, que l'on soit dans l’école en Syrie dans les années 1980, ou dans les années 2016 dans le privé à Paris : les garçons jouent avec les garçons et s’intéressent au foot, les filles jouent entre elles et détestent les garçons. Bien sûr en Syrie, c’était accentué, parce que l’école n’était pas mixte, mais le principe est le même.

Esther veut être éditrice, c’est plutôt étonnant comme vocation ?

Riad Sattouf : Je pense que comme c’est une petite fille qui lit beaucoup, elle veut pouvoir lire plus. Elle s'imagine qu'un éditeur est celui qui décide quels sont les livres qui vont être publiés. Elle se dit : "Quand je serai éditrice je pourrai lire plein de romans ado-adultes, avec des vampires", et elle pense qu’il y aura quinze personnes qui vont lui écrire ces histoires. Elle aime lire parce qu’elle n’a pas le droit de regarder la télévision, et qu’elle n’a pas encore de téléphone portable. D’ailleurs elle s’en plaignait en disant qu’au moins, elle avait les livres…

Et elle voue toujours un amour inconditionnel à son père…

Riad Sattouf : Là aussi, j’écris ce qu’elle me raconte. Et c’est vrai, elle idolâtre son père. Enfin, elle fait comme si c’était une sorte de robot un peu marrant qui fait des trucs un peu ridicules, un peu rigolo et qu’elle le trouve "trop excellent". Elle me dit : "non, mais il a fait ça, mais comment c’était trop excellent !" Elle adore son père. Sa mère c’est un peu "la relou" qui l’empêche de vivre avec son père. Je ne me dis pas quand je les écris : tiens, c’est le complexe d’Œdipe. Déjà je transforme ses histoires un petit peu parce que je ne veux pas qu’elle se reconnaisse trop. Je trouve ça marrant que quand je lui demande ce qu’elle trouve de très beau, elle trouve que le profil de son père en voiture avec le soleil, c’est magnifique. Même si c’est des choses qu’on a vues au cinéma... Ça rejoint une imagerie de petite fille qui peut être assez marrante à raconter. A dessiner aussi, parce que j’ai rarement dessiné des profils d’hommes avec du soleil derrière. C’est un défi graphique (rire) !

Elle n’est pas la plus « populaire » parce qu’elle ne s’intéresse pas aux marques ?

Riad Sattouf : Elle ne s’intéresse pas aux marques parce que c’est un peu tôt. Maintenant, elle s’y intéresse et ça m’a permis de découvrir l’existence des « Huarache ». C’est la chaussure que tout le monde a, les baskets typiques des rappeurs. Esther a commencé par dire qu’elle ne s’intéressait pas aux marques, mais elle est rattrapée. Par exemple : j’ai fait une histoire sur le nouveau clip de Black M. Il y a un placement de produits incroyable pour un jus de fruits dedans. Toutes les 10 secondes, il en boit. Les marques payent pour apparaître dans ces clips vus par des enfants. En fait, ils ne peuvent pas y échapper. Dans ceux de Maitre Gim’s, ce sont des portables. C’est toujours intéressant à observer parce que les enfants n’ont pas toujours conscience que les marques rentrent dans leur esprit.

Cette année, l’actualité est rentrée dans sa vie avec les attentats :

Riad Sattouf : Je l’ai appelée après les attentats et elle me les a racontés avec ses mots. Ce qui m’intéresse, c’est de voir ce qui lui arrive comme informations alors que ses parents font barrière. C’est comme si elle habitait une maison au-dessus de la falaise, et que des vagues frappaient cette falaise. Elle est dans un petit village à côté et elle prend cette écume, et avec cette écume, elle essaye d’interpréter la vague. Cette réinterprétation de l’actualité m’intéresse, parce que j’ai l’impression que beaucoup d’adultes ne vont pas beaucoup plus loin. C’est enfantin et en même temps elle se fait son avis définitif sur des bribes de choses qu’elle a vues. C’est valable pour les attentats, mais aussi pour l’élection de Donald Trump. Je l’avais interrogée : tu es au courant de l’élection du nouveau président des Etats-Unis. Elle m’avait répondu : "Ah oui, c’est horrible ! Il s’appelle Prount, ou Strunt c’est ça ?" Je lui avais dit : "Trump ?" Elle a répondu : "ah, oui, Trump ! Sa femme est trop bizarre !" Sa façon d’appréhender ces choses-là pouvait ressembler à des préjugés d’adultes. On sent que c’est parce que c’est un manque de savoir et d’information véritables. Ce ne sont que des éléments de surface et c’est très intéressant à raconter.

Esther dit : "Je trouve qu’on ne parle pas assez de la joie" :

Riad Sattouf : Comme je vieillis, je me dis, un peu comme tout le monde, que tout est fichu. Or, je sais que c’est moi qui suis de plus en plus fichu : le monde ne va pas à sa destruction. Esther est hyper optimiste et positive : il peut se passer des choses horribles dans le monde, et elle peut me dire : « Mais je trouve qu’on ne parle pas assez de la joie, ce super sentiment, j’adore ». C’est en ça que j’aime faire ce projet. Elle va me forcer à m’intéresser à des choses vers lesquelles, de moi-même, je n’irais pas. Quand je faisais _La Vie secrète des jeunes,_ je racontais des événements que j’avais vus dans la rue. Après un certain moment, j’étais très déprimé. Je n’arrêtais pas de voir des horreurs, et donc de raconter des trucs affreux. Et là, le fait de donner la parole à cette petite fille, c’est elle qui me force à aller vers des choses positives.

Ce projet sur huit ans ne risque pas de lasser ?

Riad Sattouf : Moi tant que ça m’intéresse, je continue. Si Esther en a marre, ou si elle fait une crise d’adolescence trop difficile, on verra. Et si le lecteur en a marre, il peut toujours lire 50 nuances de Grey !

La leçon de dessin de Riad Sattouf :

Voir quelques planches :

Les Cahiers d'Esther 2, Histoires de mes onze ans, par Riad Sattouf, est publié par Allary éditions

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