Invité de "Boomerang" à l'occasion de la sortie de son livre "Une minute quarante-neuf secondes", Riss a raconté à Augustin Trapenard cette minute quarante-neuf.

Riss
Riss © Maxppp / Philippe Renault

Augustin Trapenard :  "J'aimerais qu'on revienne un instant sur ce titre : Une minute quarante-neuf secondes… C'est le temps de quoi ?"

Riss : "C'est le temps qui s'est écoulé entre le moment où les assaillants, les terroristes, sont entrés dans les locaux et où ils sont sortis. Ils ont été présents dans les locaux juste une minute et quarante-neuf secondes. 

Chaque seconde, vous vous dites que ça va être la dernière. Vous prenez conscience que vous êtes arrivé au moment ultime de votre vie. C'est le moment que tout le monde craint ou imagine dans sa vie : comment est-ce que je vais mourir ? Est-ce que je vais mourir de maladie ? Est-ce que je vais mourir de ceci ? Bon ben là, j'avais la réponse. Je savais. Voilà, ça va se terminer ce matin, dans le journal. Ma vie va s'arrêter ce matin. Et donc j'attendais le moment, j'attendais la seconde.

Dans les secondes qui se sont écoulées pendant cette minute quarante-neuf, je ne savais pas laquelle allait être la dernière. Je les comptais et j'attendais la dernière seconde".

Qu'est-ce que vous avez entendu ?

"D'abord c'était des bruits assourdissants. Dans une pièce un peu exiguë. Les coups de feu c'est assourdissant. Et puis on entend des paroles. J'ai compris qu'il y en a un qui parlait à une deuxième personne.

On parlait tout à l'heure du temps de l'information. Là, vous vivez un événement et vous ne savez pas ce qu'il se passe et vous ne savez pas combien ils sont. Vous ne savez pas où ils sont. Vous ne savez pas s'ils sont trois, quatre ou cinq. J'ai entendu une voix que je ne connaissais pas parler à un autre. Donc je me suis dit : "Tiens, ils doivent être au moins deux". C'est une information, mais je ne savais pas qui ils étaient.

Et puis les coups de feu qui reprennent et au bout d'un moment les coups de feu qui s'estompent..."

Et là, le silence ?

"Oui. un silence trompeur parce que je ne savais pas ce qu'il y avait autour de moi. Ils étaient là encore, ils bougeaient. Donc il ne fallait surtout pas bouger. On est transformé en une espèce de petit animal. On se protège, on se met dans un creux, on essaye de disparaître.

On ne savait pas quand ça allait s'arrêter".

Après la tuerie, vous avez dû sortir des locaux du journal et voilà ce que vous écrivez : "Debout j'eus la possibilité de voir la totalité de ce qui m'entourait. Pour la première fois, le dessinateur que j'étais ne parvenais à faire ce qu'il avait mis des années à apprendre : regarder"

"Oui, j'ai fait du mieux que j'ai pu pour ne pas poser un regard sur ce qu'il y avait autour de moi parce que j'avais compris. Le regard ne m'aurait rien apporté de plus quant à la compréhension de ce qu'il y avait autour de moi. Je ne voulais pas les voir comme ça. La dernière fois que je les ai vus, ils étaient debout, ils étaient vivants. Et puis voilà...

Et c'est ça que je garderai d'eux.

La mort c'est le moment d'intimité ultime. C'est normalement quelque chose qu'on partage avec ses proches et là je me suis trouvé dans un événement où j'étais dans une intimité... Je n'aurais pas dû les voir comme ça. Ce n'était pas à moi de les voir comme ça".

Comment fait-on pour vivre avec ces images ?

"C'est surtout comment fait-on pour vivre avec ce dilemme, cette situation. Pour moi, ils sont toujours un peu vivants. Je les entends parler. Le souvenir des 25 ans que j'ai passés avec eux est plus considérable que le moment furtif de leur disparition".

Les raconter, c'est aussi les faire parler ?

_"_Bien sûr. Il faut les faire parler. Il faut encore entendre leur voix et puis regarder leur travail. Ils étaient des dessinateurs, des journalistes. Ils ont produit des choses qui encore aujourd'hui, quand on regarde leurs dessins, fonctionnent toujours.

L'histoire que vous racontez c'est aussi l'histoire de deux sentiments qui hantent votre récit, la honte et la culpabilité, vis-à-vis de ceux qui ne sont plus. Quand ce sentiment est-il est né ?

"Je pense qu'il est né des années auparavant à travers des expériences personnelles qui d'ailleurs n'ont rien à voir avec Charlie Hebdo. Ce sont des jalons de votre vie, vous êtes parfois confrontés à la mort des autres et ce sont des choses que j'avais déjà rencontrées... Alors ce n'était pas dans des circonstances aussi épouvantables, mais c'était quand même le même dilemme. Vous êtes vivant et vous êtes en face de gens qui ne le sont plus et vous êtes presque gêné d'être encore vivant vis-à-vis d'eux".

Quatre ans et demi plus tard, avez-vous toujours ces mêmes sentiments ?

"Ce n'est pas seulement quatre ans, c'est toute la vie. Ce sont des sentiments qui m'accompagneront toute ma vie, c'est pas quelque chose qui s'oubliera. C'est structurant".

Ecoutez Riss

Ecoutez l'extrait :

5 min

Riss avec Augustin Trapenard

Par France Inter

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