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blogcs itw automatique... ou pas © Radio France / C Siméone

Marion Chanson est auteur et photographe, responsable aux Editions Thalia d’une collection consacrée aux visites d’ateliers d’artistes. Après Buren et Cruz-Diez, elle s’est rendue chez Roman Opalka dans la Sarthe. Opalka peint des fonds apparemment blancs avant de se photographier devant. La publication consacrée à Opalka est retardée car les éditions Thalia viennent de déposer leur bilan. En attendant que Marion Chanson ait trouvé une maison d’édition pour accueillir son travail, je publie ici l’interview automatique auquel elle s’est prêtée. Je publierai ici prochainement ses impressions lors de la visite dans l'atelier d'Arman à New York.- Pourquoi vous-êtes vous intéressée à Roman Opalka ?

Marion Chanson : Bien trop souvent oublié, Roman Opalka est selon moi un artiste majeur de la seconde moitié du XXème siècle. Ce n'est que des années après avoir découvert son travail que j'ai fini par me retrouver face à son oeuvre. C'était à l'occasion d'une exposition au Guggenheim de New York. Roman Opalka est pour moi un artiste mythique dont l'oeuvre n'est que très rarement présentée au public. C'est poussée par le mystère autour de sa pratique que j'ai décidé de le rencontrer. - Comment s’est passée cette visite avec lui, quelle ambiance et quelle humeur ?

Marion Chanson : J'ai rendu visite à Roman Opalka en 2008 quelques jours avant Noël, en plein mois de décembre dans un lieu perdu de la campagne sarthoise. Vous pouvez imaginer l'ambiance austère à cette période de l'année. Marie-Madeleine, sa femme, était absente, elle rendait visite à sa famille. Roman Opalka m'a accueillie très chaleureusement, il avait l'air ravi de recevoir de la visite. Le lieu qu'il habitait était composé de plusieurs corps de ferme. L'atelier était situé dans l'un de ces bâtiments dans un espace de 150m2. Au centre de la pièce était placée la toile sur laquelle il travaillait quotidiennement. L'atelier plongé dans la pénombre, seule la toile était éclairée. Il peignait alors blanc sur blanc. Frais, les nombres qu'il inscrivait sur la toile étaient visibles pendant quelques instants puis disparaissaient comme absorbés par le blanc de la toile. Il peignait toujours en enregistrant les nombres qu'il égrainait en polonais à voix haute. Une fois la séance terminée, il réalisait son autoportrait dos à la toile et face à l'objectif. Malgré sa démarche rigoureuse voire austère, Roman Opalka était un épicurien. Lors de ma visite il m'a offert un tour de ses adresses favorites.

Roman Opalka a très rapidement compris la nécessité de définir sa démarche et depuis 1965 (date de son premier « détail », toile) il avait eu tout le loisir de le faire. Ce qui est fascinant dans son oeuvre c'est qu'elle est totalement empreinte de logique, chaque détail a été pensé l'un par rapport à l'autre et pendant quarante-six ans il n'a jamais failli à ses principes. Ce fut une expérience incroyable que de pouvoir observer Opalka lors d'une de ses séances et de discuter avec lui du projet de toute une vie.

- « Le fini défini par le non fini », c’est le titre d’une de ses dernières œuvres. Qu’est ce que cela veut dire ?

Marion Chanson : « Le fini défini par le non fini » soulève deux questions importantes. Tout d'abord à quel moment peut-on considérer qu'une oeuvre d'art est achevée ? C'est difficile voire impossible d'en juger. Il s'agit en général d'une décision arbitraire prise par l'artiste. Dans le cas d'Opalka, cette problématique a été résolue dès le début de son « programme » en 1965. Sa mort marquerait la fin de son « projet de vie ».

Opalka
Opalka © Radio France

Nous pouvons également nous demander si la toile (« détail ») acquiert son statut d'oeuvre uniquement une fois qu'elle est achevée. C'est à dire quand la diagonale débutant avec le premier nombre inscrit en haut à gauche de la toile se termine en bas à droite. Opalka précise que même avec un seul nombre inscrit sur la toile, celle-ci est « vendue ». C'est à dire que même inachevée formellement cette toile existe aussi bien en tant qu'unité que composante d'un tout. Chaque « détail » représente à lui seul la totalité du « programme », la totalité des toiles qui le précèdent et qui le succèdent. « Le fini » est l'achèvement du « programme » marqué par la mort d'Opalka et le « non fini » est l'inachèvement formel de celui-ci.

Opalka collection CNAP w
Opalka collection CNAP w © Christine Siméone / Christine Siméone

- Une exposition est consacré à Roman Opalka au Mans. A-t-on espoir selon vous de voir un ensemble de l’ œuvre d’Opalka?

Marion Chanson : Roman Opalka n'a eu que très peu d'expositions importantes organisées en France de son vivant. Nous pourrions même dire que l'unique exposition de taille et d'envergure nationale a été organisée par le Musée d'art moderne de la Ville de Paris en 1992. Le Musée de Saint-Etienne a lui aussi organisé une exposition en 2006. J'ose espérer que la disparition d'Opalka en août dernier rappellera le travail de cet artiste au bon souvenir des directeurs et des conservateurs des grandes institutions françaises. J'aimerais que ce soit également le cas sur le plan international. Opalka n'est quasiment pas connu dans les pays anglo-saxons. Sa disparition a à peine été mentionnée dans les journaux anglais et américains.

- Pourquoi et comment avez-vous choisi de vous consacrer aux ateliers d'artistes (comme Vincent Josse sur France Inter) ?

Marion Chanson : Les mois que j'ai passés dans l'atelier new-yorkais d'Alain Kirili en 2005 sont à l’origine de ce projet. J'ai eu le souhait de garder une trace de cette rencontre et des activités de l'atelier à travers des photographies du loft-atelier (car cet espace est aussi le lieu de vie d'Alain Kirili et sa femme, Ariane Lope-Huici, photographe) et de l'artiste au travail. Pour conclure ce projet j'ai également réalisé un entretien avec Kirili qui avait pour but d'éclairer le rôle et le fonctionnement de l'atelier dans sa démarche. Au fur et à mesure de mes rencontres j'ai proposé à d'autres artistes de prendre part à ce projet : Daniel Buren lors du montage de son exposition à la Lisson Gallery à Londres. Pendant deux semaines j'ai suivi l'élaboration de ses sculptures des croquis jusqu'à l'application des bandes. Ce fut ensuite le tour de Jacques Villeglé à qui je rendais visite depuis plusieurs années. Sous mon objectif il réalisa une série de signes sociopolitiques tracés au pastel gras sur une toile agrafée au mur de son atelier. En 2010, je découvrais un nouvel univers, celui de Carlos Cruz-Diez. Ses ateliers situés à Paris et à Panama fonctionnent comme une entreprise familiale. En plus d'être aidé par des assistants, la famille joue un rôle déterminant dans la production des peintures et des sculptures colorés qui s'animent au passage des visiteurs. J'ai un immense plaisir à collaborer avec des artistes dont la démarche historique a marquée l'art de notre époque. Ce sont des artistes mûrs qui ont suffisamment de recul et d'expérience pour parler de leur travail dans sa globalité. Ayant vécu et participé à l'art d'après-guerre, ils sont une source intarissable d'histoires et d'anecdotes. Ce projet est aussi pour moi un travail de conservation (sonore et photographique) de la mémoire et des pratiques artistiques issues de cette génération. Le thème de l'atelier d'artiste est inépuisable car il y a autant d'ateliers qu'il y d'artistes. Ces lieux peuvent se ressembler mais ils ne sont jamais identiques : création en solitaire ou assistée, lieu géographiquement isolé ou urbain, ordre ou désordre, etc. Le photojournaliste de guerre David Duncan Douglas est également une très grande source d'inspiration pour moi. Ses livres sur Picasso sont d'une incroyable tendresse.- Votre prochaine publication, votre atelier en ce moment, quel est-il ?

Marion Chanson : Je travaille depuis plus d'un an sur l'atelier de Yinka Shonibare, un artiste anglais originaire du Nigeria établi à Londres. Sa marque de fabrique est l'utilisation du « Dutch wax » ou tissus africain dans ses sculptures, ses peintures et ses installations. Une autre de ses caractéristiques est l'absence de tête sur ses mannequins.

shonibare_atelier_marion_chanson_2011
shonibare_atelier_marion_chanson_2011 © Marion Chanson / Christine Siméone

En 2005 au Centre Pompidou l'exposition « Africa Remix » présentait son travail au public français avec l'installation « The Victorian Philanthropist's Parlour ». Il s'agissait de la reconstitution d'un intérieur bourgeois de l'époque victorienne dont les murs et le mobilier étaient couverts de tissus africains colorés. Le « wax »est aujourd'hui en partie synonyme de l'identité africaine mais il faut savoir qu'à l'origine ce tissu avait été produit par des manufactures hollandaises pour le marché indonésien. Ce dernier ayant trouvé la qualité inférieure à sa propre production les a boudés. Ces tissus ont donc pris le chemin de l'Afrique. Shonibare s'intéresse à la fragilité et à la complexité des notions d'origine, d'influence et de métissage et cela se manifeste par une oeuvre de caractère satirique.

À chacune de mes visites de l'atelier de Shonibare, j'ai l'impression de m'introduire dans les coulisses d'un opéra. Des costumes sont rangés sur des porte-manteaux, les tissus colorés sont empilés un peu partout, de petites mains travaillent à la fabrication d'accessoires. Des paires de bottines inspirées de la mode victorienne sont rangées sur une étagère, une chouette et un lynx gardent l'atelier. Des mannequins d'enfants grandeur nature peuplent aussi l'atelier. Un petit garçon à tête de globe et vêtu d'un costume inspiré du XVIIIème siècle joue de la trompette. Une petite fille s'amuse sur une machine volante. Des toiles circulaires couvertes de tissus africains sont empilées ou accrochées aux murs ; elles sont piquées de manière concentrique de petits personnages en plastique. L'ambiance est joyeuse.

Pour en savoir plus sur le travail de Marion Chanson>

Sur l'exposition Opalka au Mans, un reportage sur Lemanstv >

blogcs signature C Simeone
blogcs signature C Simeone © Radio France / C Siméone

Remerciements à

Valeria Emanuele, au web de France Inter twitter.com/valeriae

Annelise Signoret, du service documentation de Radio France __

Sophie Raimbault, assistance du service Culture de la rédaction de France Inter

Ghislaine Delubac et son équipe de l'agence Apocope

Guillaume Ducongé

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