"Les feuillets inédits de Céline sont une découverte sans équivalent" affirme l'écrivain spécialiste de Céline Emile Brami. Avec l'avocat Emmanuel Pierrat, il a livré sur France Inter le détail du contenu du trésor retrouvé. Des lettres bien sûr, mais surtout des romans inédits et des manuscrits de ces œuvres phares.

Louis-Ferdinand Céline (1951)
Louis-Ferdinand Céline (1951) © Getty / .

"Il y a de quoi faire un ou deux volumes de la Pléiade", selon le spécialiste de Céline Emile Brami invité sur France Inter. Mais il va falloir attendre longtemps, pour éplucher ces 6000 feuillets et les livrer aux chercheurs. De longues années de travail sont donc à prévoir, après la révélation faite par le journaliste Jean-Pierre Thibaudat. Celui-ci détenait depuis quinze ans une "montagne" de feuillets manuscrits que lui avait donnée un mystérieux personnage, dont Thibaudat ne veut rien dire. Il attendait la mort de l'épouse de Céline, Lucette Destouches, survenue en novembre 2019, pour avouer qu'il possédait ce "trésor", et demander conseil à un avocat, Me Pierrat, pour permettre la consultation de ces manuscrits par les chercheurs. 

Pour mémoire, Louis-Ferdinand Céline, connu pour ses pamphlets antisémites et racistes, est l'auteur de romans qui lui ont été inspirés par son expérience de la première guerre mondiale. Médecin et soldat, il s'est distingué par une œuvre littéraire imposante, dans un style novateur, notamment construit autour du langage parlé de son époque. Rappelons que Louis-Ferdinand Céline a été engagé volontaire dès 1912, devançant l'appel, puis promu sous-officier d'un régiment de cuirassiers. Blessé au bras, il a reçu la Croix de Guerre, pour avoir accompli une mission périlleuse dans les Flandres.

Pour citer les principaux romans dont il sera question ici, rappelons que Voyage au bout de la nuit est paru en 1932, Mort à crédit en 1936, Guignol's band en 1944, Casse-Pipe en 1948. Grâce au classement minutieux que le journaliste a fait de ces feuillets on distingue d'importants corpus. Si la découverte est "sidérante" comme le dit Emile Brami, que contient-elle exactement ? 

Un manuscrit de Mort à Crédit avec des variantes

On trouve dans le trésor dévoilé quelques 1000 feuillets d'un manuscrit de Mort à Crédit. Ce deuxième roman de Céline, est consacré à l'enfance et la jeunesse tumultueuse et morbide du héros du Voyage au bout de la nuit, Ferdinand Bardamu. Dans les manuscrits retrouvés, la seconde partie diffère de la version publiée et connue aujourd'hui. 

On trouve aussi les manuscrits de Guignol's band, le roman londonien de Céline, paru après la deuxième guerre mondiale, toujours centré sur son héros Ferdinand, sans plus de détail sur ce qu'il y a dans les manuscrits retrouvés. 

240 feuillets sur la première guerre mondiale

Céline avait en projet un grand œuvre traitant de trois sujets, l'enfance, la première guerre mondiale, et Londres.  

"L’enfance, il l’a traitée dans Mort à crédit, la première guerre mondiale au début de Voyage au bout de la nuit et Londres dans Guignol’s band. Mais les manuscrits retrouvés semblent être des projets distincts, qui pourraient être destinés à ce triptyque" selon Jean-Pierre Thibaudat, interrogé par Le Monde. 

On trouve donc 240 feuillets qu'Emmanuel Pierrat surnomme "La guerre", un manuscrit dont "il manque huit chapitres au début" selon l'avocat qui s'exprimait sur France Inter. Ici il s'agit de Ferdinand, soldat blessé et soigné par une infirmière, "qui masturbe les morts" selon Le Monde. Après avoir côtoyé un proxénète et une prostituée, Ferdinand finit par prendre un bateau pour rejoindre Londres. 

Un grand manuscrit appelé "Londres"

Un épais corpus de 1000 pages est titré "Londres" par Céline lui-même : "la première partie, dix chapitres, est prête à publier, explique Emmanuel Pierrat, "et les deux suivantes sont déjà très lisibles". On retrouve le même personnage que dans "La guerre", Ferdinand, ici au contact des proxénètes des bas-fonds de la capitale britannique. Comme dans Guignol's Band il  y est question de prostitution et des trafics en tous genres au sein de la communauté française de Londres. Pour Emile Brami, c'est un roman en soi, écrit soit pendant Voyage au bout de la nuit, soit pendant la rédaction de Mort à crédit.

La version complète de Casse-Pipe

Céline avait réclamé qu'on lui rende son "Casse-pipe", après une descente chez lui de 'l'épurateur" comme il l'écrivait à Pierre Monnier en 1950. Le manuscrit avait été jeté selon lui dans les poubelles de Montmartre. Cette descente a eu lieu en 1944 alors que Céline et son épouse fuyait vers Sigmaringen. Casse-Pipe était jusqu'à présent connu comme un roman inachevé, considéré comme largement autobiographique, et avait été publié en 1948 dans les Cahiers de la Pléiade, puis chez Chambriand.

Aujourd'hui le manuscrit complet fait partie du trésor qu'il va falloir décrypter. Si la version de 1948, écrit dans un style parlé, argotique parfois, nerveux et virulent, tient en une centaine de pages, Emmanuel Pierrat sur France Inter en annonce 600. C'est le chainon manquant entre Mort à Crédit et Voyage au bout de la nuit. C'est le seul corpus de ce trésor qui pourrait être édité rapidement, selon Emile Brami, chez Gallimard, l'éditeur habituel de Céline. 

La volonté du roi Krogold

Le roi Krogold, imaginé par Céline, est un thème récurrent dans son œuvre. Cette légende médiévale est notamment exposée dans un des chapitres de Mort à crédit. Elle est contée à l'un des personnages du livre. Dans cette tragédie médiévale qui oppose un roi et son traitre, la mort, apparaissant devant le traitre, s'exclame : "Il n'est point de douceur en ce monde, Gwendor ! rien que de légende ! Tous les royaumes finissent dans un rêve !... »

Le trésor retrouvé ces derniers mois contiendrait le conte médiéval in extenso, écrit dans un style lyrique et poétique, et appelée "La volonté du roi Krogold". Il avait été proposé à l'éditeur Denoël qui l'avait refusé selon Emmanuel Pierrat. Les feuillets du trésor  retrouvé contiennent aussi, selon Le Monde, une autre légende dactylographiée mettant en scène un roi René ainsi qu’une nouvelle de jeunesse inédite intitulée "La Vieille dégoûtante".

Des lettres d'amour ou d'antisémitisme

Parmi les quelques 6000 feuillets découverts, se trouvent des lettres avec l'éditeur Denoël, des courriers à des amies et relations intimes, et des lettres à Robert Brasillach. Brasillach était critique littéraire et rédacteur en chef du journal collaborationniste et antisémite Je suis partout, jugé après la guerre pour "intelligence avec l'ennemi" et fusillé. S'il n'avait pas été spontanément séduit par le style de Céline, en tout cas au début, Brasillach avait beaucoup apprécié le pamphlet antisémite de Céline Bagatelles pour un massacre.

Il y a donc beaucoup de grain à moudre pour les chercheurs experts en littérature. Mais, avertis de cette découverte par Emmanuel Pierrat, les ayant-droits de l'écrivain ont porté plainte pour recel de vol contre Thibaudat. La valeur financière de ces manuscrits représenterait plusieurs dizaines de millions d'euros. Aux mains de la justice pour l'instant, ils seront d'abord expertisés, avant d'être remis aux ayant-droits. Ce sera à eux ensuite, de faire en sorte que des chercheurs puissent les lire et les étudier. 

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