Dans "L'exil de la beauté" l'architecte Rudy Ricciotti dénonce le mépris ambiant pour la beauté et l'art, les codes bien-pensants en faveur d'une ère sans esthétique. Entretien avec l'architecte le plus révolté de France.

Rudy Ricciotti
Rudy Ricciotti © AFP / Gérard Julien

Saillies sur la masturbation, présentée comme "une richesse de l'âme", questions difficiles à saisir sur le rapport entre la chance, le hasard et la beauté ; il revient au lecteur d'élaguer un peu pour retenir l'essentiel : le regard s'éduque, l'art est une affaire de récit et d'effort, le récit de l'époque et son esthétique s'appauvrissent. Pour y voir clair, et rendre intelligible la perception du concepteur du Mucem à Marseille, il fallait bien un entretien. 

"Il faut plus de 100 mots pour décrire une façade du XIXe siècle, et 3 ou 4 pour raconter une façade conçue aujourd'hui"

France Inter : Qu’est ce qui a motivé la publication de cet entretien ? 

Ruddy Ricciotti : "Vous connaissez mon attachement au style pamphlétaire. C’est un sujet grave traité avec dérision,  Il est salutaire de ne pas se prendre trop au sérieux pour soulager la gravité du moment. Je dis simplement que la beauté est devenue suspecte, elle n’est pas défendue. On la soupçonne de porter des valeurs bourgeoises et élitistes. Nous vivons une faillite de la culture, la dimension politique de la culture a disparu, remplacée par le masque d’une infantilisation de la vie culturelle. 

L’art, historiquement, est adossé à la vertu du travail et de l’effort. Lorsqu’il faut plus de cent mots pour décrire une façade du XIXe siècle, trois ou quatre suffisent pour décrire une façade contemporaine. La perte des mots annonce le désastre. Or, les politiques ont besoin de renouveler leur lexique morcelé, les artistes peuvent les aider. " 

Au moment où tout le monde s'émeut après l'incendie de Notre-Dame ce discours est-il tenable ? 

"Je pense que l’amnésie quant à la mémoire architecturale est aussi destructrice que les flammes qui ont détérioré Notre-Dame. Notre-Dame est un chef d’œuvre de liberté, un lieu où De Gaulle a fait jouer la Marseillaise à la Libération, où Napoléon s'est couronné lui-même, et où Viollet-le-Duc a imposé une flèche en 1843 avec un esprit novateur décrié par les historiens ou les conservateurs les plus canoniques. Et c'est ce qui fera débat encore aujourd'hui quand il va s'agir de la reconstruire. Cet incendie faisons-en une chance, celle de faire travailler les bâtisseurs connaissant les savoir-faire d'origine. Je suis pour une reconstruction à l'identique sur une charpente savante témoin de nos connaissances mathématiques actuelles. La verticalité religieuse pourrait interroger le ciel autant par la lumière que par sa transparence. Mais je n’ai aucune certitude.". 

"Désormais, nous sommes confrontés à la laideur en permanence"

En voulez-vous à notre époque, à ses codes, à son esthétique ? 

"Faire le choix de la beauté aujourd'hui, est un engagement et une résistance. L'époque moderniste a fait beaucoup de mal. Tous les architectes sont passés par les enseignements d'Adolf Loos, et ont appris que "l'ornement est un crime", et que "le signe est l'attribut des sociétés primitives" (sous-entendu des races inférieures). C'est contre cela que je m'insurge aujourd'hui. 

Par ailleurs il semble que nous sommes bien trop ouverts au champ de la médiocrité générique : nous l’accueillons à l’aveugle ! Face à la permanence de la laideur, il  faut choisir le principe de beauté au quotidien, heure par heure et minute par minute, ou que nous soyons, quoi que nous voyons et jusque dans nos assiettes ! J'essaie de donner de la légèreté à cette question dramatique, c'est pour cela que je déconne un peu dans ce livre, il faut rire davantage ! 

"Ni armes, ni violence et sans haine"

Quel est l'engagement qui a fait date à vos yeux en matière de beauté ? 

"Je l'explique dans le livre, c'est le braquage d'Albert Spaggiari à Nice. Ce n'est pas pour vanter des méfaits punis par le code pénal, mais je me souviens que chaque équipier de Spaggiari lors du braquage de la Société Générale à Nice, avaient écrit une partie du message laissé sur place : "Ni armes, ni violence et sans haine". Et puis je ne suis pas insensible au tour de force qu'il leur a fallu pour creuser incognito un tunnel  de  8 mètres de long. Ils avaient percé le mur de la banque avec une lance thermique empruntée et rendue aux militaires de Toulon. Il y avait du style...."

L'exil de la beauté, Rudy Ricciotti, Editions Textuel

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