Langage, épouillage, automédication, apprentissage ou coprophagie : la vétérinaire rattachée au Museum National d’Histoire d’Histoire naturelle, Sabrina Krief, est spécialiste des chimpanzés aujourd’hui menacés. Elle milite pour leur sauvegarde.

Sabrina Krief a étudié le comportement des chimpanzés, des êtres curieux, politisés et qui se soignent grace aux plantes qu'ils sélectionnent.
Sabrina Krief a étudié le comportement des chimpanzés, des êtres curieux, politisés et qui se soignent grace aux plantes qu'ils sélectionnent. © Getty / Mint Images - Frans Lanting

Partant du principe que l’on protège mieux ce que l’on connaît bien, elle est venue évoquer ses recherches sur ces grands primates fascinants au micro de Laure Adler dans l’Heure bleue.

Sa passion est née d’un échange de regards avec une femelle chimpanzé alors qu’elle était étudiante vétérinaire au Congo. Sur une île alors qu’elle et son équipe étaient en train de relâcher des singes orphelins (dont les mères avaient été tuées par des braconniers), Sabrina Krief les a approchés, et l’une d’entre eux - une femelle - est venue l’enlacer. Depuis elle n’a cessé de s’intéresser à eux. 

Les séances d’épouillage comme ciment social

Sabrina Krief : "Alors qu’à l’adolescence, vers 12-13 ans, les femelles partent pour aller vivre dans une communauté voisine, les mâles restent dans la communauté où ils sont nés. Ils développent entre eux des liens forts qu’ils entretiennent par de longues séances d’épouillage.

Ils explorent à tour de rôle chaque centimètre carré du corps de leurs partenaires à la recherche de petits parasites, ou de poussières accompagnant leur activité de doux mouvements de lèvres qui s’accélèrent et deviennent des claquements de bouche quand une tique est dénichée. 

Mais avant tout, il s’agit de montrer son attention et de de détendre." 

Des moyens de communications variés

Sabrina Krief : "Pour communiquer entre eux, les chimpanzés ont un langage vocal et corporel très varié. Par exemple, s’il s’agit d’exprimer le contentement d’avoir trouvé des fruits, ils vont produire des grognements alimentaires. S’il s’agit de saluer un partenaire, on va constater chez eux une sorte de halètement pour signifier la soumission. 

Pour communiquer à longues distances il peut y avoir de grandes vocalisations très très fortes. On a également observé du tambourinages avec les poings et les pieds sur de grandes racines. Parfois la forêt se remplit de ces sons tambourinés et c’est magique."

Une pratique très fine de l’automédication 

Sabrina Krief : "Lors de mon premier contact avec les chimpanzés, j’ai observé au Congo comment des chimpanzés orphelins relâchés en milieux naturels allaient survivre. Ils n’ont pas eu besoin d'humains et ont mangé des tas de plantes différentes en petites quantités. Les assistants congolais connaissaient les baies qu'ils mangeaient comme étant des plantes médicinales. 

On savait déjà que les primates mangeaient des feuilles à jeun au réveil pour s’enlever des parasites. Ces feuilles, rugueuses, irisées de petits poils qu’ils roulent dans leur bouche et en même temps qu’ils déglutissent. Comme ils sont à jeun, ça arrache les parasites digestifs au niveau de la muqueuse et grâce à une sorte d’effet velcro, les feuilles ressortent six heures après avec les parasites. 

Les humains avec les même parasites, soit meurent, soit en subissent les conséquences très néfastes. Les chimpanzés ont découvert cette médecine et en font meilleur usage que les hommes de leurs produits chimiques." 

Une transmission par l’observation, mais pas seulement

Sabrina Krief : "Se pose alors la question : comment les singes distinguent les bonnes plantes pour eux, des mauvaises ? Par mes premiers pas au Congo j’ai appris que les chimpanzés ont un apprentissage individuel par le goût : ils mangent d’abord des nouveautés en une petite quantité. Les plantes toxiques ont souvent un goût très désagréable. Les alcaloïdes sont amers par exemple, et les tanins astringents. En principe, ces molécules sont là pour prévenir du danger. Ils en consomment de petites quantités et ne s’intoxiquent pas. 

J’ai étudié les relations entre les individus qui mangent ces plantes-là. Les chimpanzés sont des animaux sociaux, très curieux, mais très conservateurs : ils ne vont pas aller s’amuser à goûter une plante qu’ils ne connaissent pas. En revanche, si un congénère mange une plante inhabituelle, il va venir s’approcher à trois centimètres de sa bouche pour sentir, observer, voire carrément se saisir d’une petite bouchée dans celle du partenaire, pour la goûter. 

L’apprentissage se poursuit au-delà de l’adolescence. Les jeune femelles qui à 12, 13 ans changent de groupe et arrivent dans un nouvel environnement avec peut-être des plantes nouvelles et des nouveaux partenaires, vont encore apprendre…"

Un chef « élu »

Sabrina Krief : "La politique existe chez les chimpanzés. Pour arriver au pouvoir, le mâle alpha, le mâle dominant de la communauté, a besoin du soutien de partenaires, d'un réseau fort autour de lui. « Les bulletins de votes » peuvent se traduire par des séances d’épouillage : s’il récupère beaucoup de relations sociales positives, il va avoir la certitude de pouvoir gagner le rang hiérarchique qu’il souhaite, c’est un passeport pour un rang social plus élevé." 

Une coprophagie sélective au service d'une alimentation plus riche

Sabrina Krief : "Certains chimpanzés mangent une partie de leurs selles… Ils ne mangent pas tout, ils récupèrent quelques graines. On sait pourquoi : leur transit digestif modifie la graine, la rend nacrée, friable, prête à être croquées. C’est comme si elle avait subi une sorte de cuisson, une transformation mécanique et chimique. En observant de plus près, on s’est aperçus que ces graines avaient la particularité d’être ce qui avait de plus riche en protéines de disponible dans tout leur environnement. En revanche, ils ne s’intéressent pas aux excréments de leurs congénères." 

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