Depuis son premier roman 'Inyenzi et les cafards', jusqu'au au 'Cœur Tambour', en passant par 'Notre-Dame du Nil', l'écrivaine franco-rwandaise offre à ses disparus des tombeaux de papier. Invitée de l'émission "Boomerang", pour sa carte blanche, elle a lu un texte inédit adressé à Félicien, son ancien instituteur.

Elèves dans "Notre-Dame-du-Nil" de Atiq Rahimi d'apres le roman de Scholastique Mukasonga
Elèves dans "Notre-Dame-du-Nil" de Atiq Rahimi d'apres le roman de Scholastique Mukasonga © AFP / COLLECTION CHRISTOPHEL © Belga Productions - Chapter 2 - Les Films du Tambour -

Scholastique Mukasonga : "Toi, Félicien, mon maître, tu n'as pas oublié Scholastique, ta petite élève. Celle que tu plaçais toujours au fond de la classe, sur le dernier banc. Tu es resté jusqu'au bout à Nyamata. Tu es même un des rares rescapés du génocide, de ceux qui ont été massacrés dans l'église de la mission. 

Félicien, les miens ont été tués. J'ai leurs noms sur un bout de papier reçu du Rwanda. J'ai lu à travers mes larmes les 37 noms. Alors puisque tu m'avais appris à lire et à écrire, puisque tu m'avais appris le français, j'ai voulu écrire un livre à leur mémoire : ce serait leur tombeau de papier.

Félicien, mon premier livre, je crois bien que c'est dans ta classe que je l'ai lu. Ces livres, ils étaient pour toi si précieux que tu les réservais aux élèves de la dernière année qui préparaient l'examen national. Tu les enfermais à clé dans une petite armoire. Avant de les distribuer, tu faisais un long sermon sur les précautions et le respect avec lesquels nous devions les manier. Le manuel s'appelait Matins d'Afrique. Félicien, je dois te l'avouer, j'ai souvent été tentée d'emprunter un de tes livre, ne fût-ce que pour une nuit. Mais j'ai vite chassée cette idée, le bâton du maître ignorait la pitié.

J'ai longtemps rêvé d'avoir un livre pour moi seule.

Mais non, Félicien, je n'ai pas écrit qu'un seul livre. Kibogo est monté au ciel, ça doit être le huitième ou le neuvième. Cela doit t'étonner non ! Comment une femme peut-elle écrire des livres? Au Rwanda, de ton temps, c'étaient les hommes qui écrivaient. Ils n'étaient pas nombreux. Ils écrivaient des livres sérieux. C'étaient des historiens, des sociologues, des théologiens. Ils avaient été au séminaire, à la grande université de Butare. Moi, j'ai écrit ce que j'ai écouté à la veillée : les contes de ma mère. Et je crois bien que c'est son talent de conteuse que j'ai reçu en héritage, qui m'a conduite sur les chemins de la littérature.

Alors, pourquoi ne pas raconter ce que contait Stéfania ma mère ? Les soirs à la veillée, alors que se consumaient lentement les dernières braises du foyer, elle nous transportait, mes soeurs et moi, dans le monde merveilleux des contes.

Félicien, n'as-tu pas reconnue, dans mon Kibogo, « cette petite fille, oubliée au pied de la conteuse, qui avait refusé de s'endormir comme les autres, (et qui) engrangeait dans sa mémoire, sans bien les comprendre, les mots enchantés du conte » ?

Et pour perpétuer la tradition, pour rendre hommage à ma mère Stéfania, j'ai tenté, à mon tour, dans Kibogo est monté au ciel, d'ensorceler mes lecteurs en les conviant à une veillée autour de Kibogo et de ses légendes."

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.