Son livre couronné par le Prix Goncourt 2020 s'est vendu à 800 000 exemplaires. L'écrivain était l'invité de "La Bande originale", l'émission présentée par Nagui. Il est revenu sur la conception de son livre et a livré quelques recettes pour réussir un excellent livre.

Hervé Le Tellier, ici en 2011
Hervé Le Tellier, ici en 2011 © AFP / ULF ANDERSEN / Aurimages

Pour maintenir l'intérêt de son lecteur, l'auteur de "L'Anomalie" a quelques trucs inattendus : de perdre son lecteur à s'infliger des contraintes, tour des ficelles de l'écriture d'un bon livre.

Perdre son lecteur et jouer avec les codes des styles

Le livre offre une galerie de neuf portraits. Sept personnes différentes, et deux mathématiciens chargés de créer une sorte d'algorithme sur toutes les situations de danger, de menaces, d'attentat ou de panique. On peut se sentir perdu au début de la lecture de L'Anomalie. Une sensation voulue par son auteur. 

Hervé Le Tellier : "On ne commence pas un Prix Goncourt par une histoire de tueur ! 

Mais cela me faisait rire de débuter un livre de la collection blanche par un roman noir ! Orienter le lecteur vers la piste du roman policier avec tous les codes du genre sur dix pages puis passer ensuite à un roman avec un autre personnage et un ton intimiste ou sentimental était drôle.

Chaque chapitre comprend un portrait et un style différent… Mais je ne pastiche pas totalement. La première phrase du livre est "Tuer quelqu'un, ça, ça compte pour rien". On voit tout de suite que l'on est dans le roman noir puisqu'il n'y a pas le "ne". Ce petit détail permet de savoir où l'on se trouve. Et le système romanesque offre, à travers la galerie de personnages, la possibilité de poser des situations avec un point commun à toutes qui va apparaître au fur à mesure dans le livre. 

Parfois d'ailleurs, des lecteurs reviennent en arrière. Ils s'interrogent : "Mais au fait dans le chapitre précédent, on ne parlait pas de l'avion ?". En relisant le chapitre, ils trouvent un petit passage où il est question de transport aérien, et ils continuent leur lecture en se disant que c'est surement le point nodal."

Ancrer son récit dans une réalité : les attentats du World Trade Center du 11 septembre 2001

HLT : "Je pars du principe qu'en 2001, au moment des attentats du 11 septembre, la NSA, le FBI et la CIA n'étaient absolument pas prêts à avoir un dispositif de réaction rapide comme celui qu'ils ont maintenant. À l'époque, après une alerte, cela prenait plus d'une heure avant que les avions de l'armée interviennent. 

Je m'étais renseigné sur tous ces dispositifs. C'est là que la fiction intervient : j'ai imaginé qu'il a été mis en place un certain nombre de protocoles d'accélération des procédures. Et je pars du principe qu'il existe un protocole supplémentaire au cas où on soit confronté à une situation qui n'avait pas encore été envisagée." 

S'appuyer sur un contenu scientifique sérieux

Hervé Le Tellier est allé chercher la base scientifique de L'Anomalie du côté de Nick Bostrom

H L T : "J'avais commencé à écrire le livre avec cette idée du double. Mais je voulais éviter le conte de fées. Il m'est revenu une conférence de Nick Bostrom au début des années 2000 et de son colloque en 2010. Ce philosophe suédois est connu dans l'univers du transhumanisme. Il est responsable en Angleterre de l'influence de la philosophie à Oxford. Il s'occupe également de l'Institut pour le futur de l'humanité. Et il s'intéresse aux modifications de l'homme à travers le bionique, le transhumanisme, ou les modifications génétiques. Tous ces phénomènes qui veulent "tuer la mort" : modifier notre code de manière à ce que l'inscription sur les chromosomes de notre dégénérescence qui nous rend mortels, soit oblitérée. 

Il a également lancé l'idée de la virtualité. Cela m'ouvrait un champ de réflexion sur le parallélisme entre une hypothèse de notre propre virtualité et le rapport qu'on a dans la littérature avec les personnages. Au fond, lorsqu'on lit un livre, on a des rapports intimes avec les personnages qui finissent par vraiment exister pour nous.

Il y a une sorte de parallélisme entre un monde qui serait virtuel et la virtualité du roman. 

Qu'un livre évoque une situation dans laquelle les personnages sont bien sûr des êtres virtuels, mais que nous-mêmes aussi le soyons".

Distraire son lecteur

H. L. T : "Mes lecteurs évoquent un effet divertissant à la lecture de L'Anomalie. Ce n'est pas quelque chose que je rejette. Le mot "distraction" veut dire "tirer en dehors" ; "divertir" signifie "faire tourner en dehors". Cela me convient très bien. 

Les livres ont une vocation à nous faire quitter le réel, nous faire imaginer un autre monde. Je voulais écrire un lire que j'avais envie de lire.

Écrire un livre pour que les gens s'en emparent, le fassent leur et, finalement, se sortent de leur quotidien, était mon but. C'est même la vocation de la lecture. Cela peut faire un peu peur, mais il suffit de taper sur une table pour se rendre compte qu'on est dans la réalité. On ne prouve rien, si ce n'est que le système fonctionne bien et que l'on envoie bien l'influx nerveux. Il y a un côté sujet du bac dans ce livre : "Peut-on se fier à nos sens ?" 

Finalement qu'est-ce que le cerveau ? Ce n'est qu'une boîte noire avec des dizaines de capteurs : les cinq sens. Les yeux ne sont qu'une sorte de prolongement du cerveau, etc. Donc, on ne peut pas vraiment s'y fier. La "bande passante" d'un être humain n'est pas grand chose par rapport à une clé USB."

Jouer sur le double comme Romain Gary

H.L.T : "Romain Gary réussit un coup assez rare : exister sous deux noms jusqu'à sa mort. Il ne révèle qui il est qu'avec le testament d'Émile Ajar. Il dit enfin qu'ils étaient la même personne. 

Parmi mes auteurs de référence, je compte deux auteurs majeurs : Italo Calvino et Romain Gary. J'avais écrit un livre auparavant Je m'attache très facilement, au titre extrait d'un livre de Gary. 

Toujours sur l'idée du double, je n'ai aucun doute : nous ne sommes pas seuls dans l'Univers. Mais les civilisations techniques font exploser leur planète avant d'avoir réussi à les quitter ! Cela explique pourquoi on ne croise jamais d'extraterrestres : s'ils sont aussi idiots que nous, ils vont faire exploser leur propre planète avant même d'avoir réussi à créer le moindre vaisseau ! Le problème dans l'évolution, c'est qu'on devient assez intelligent pour détruire la planète, mais pas assez pour la sauver. 

L'autre idée assez intéressante soulevée par le livre est celle des multivers, c'est-à-dire l'idée qu'il y a plusieurs univers simultanés qui existent et qui sont finalement des lieux d'embranchements du temps. J'ai du mal à comprendre tout ce que cela signifie au plan mathématique, mais c'est une idée dont on parle de plus en plus."

Multiplier les personnages

H.L.T. : "Utiliser le principe de la virtualité était un dispositif pour créer une sorte de vertige, mais surtout cela permettait de s'intéresser à mes personnages. C'est un panel : ils sont de tous les âges, tous les genres, et de toutes les couleurs de peaux. Ils sont confrontés au racisme, ou pas, riches, pauvres, subissent des agressions sexuelles, ont peur de mourir, du vieillissement. Il est aussi question de séduction, de couples en train de se défaire ou de se faire. Je voulais traiter toutes ces questions-là. 

Le but était d'avoir suffisamment de personnages pour que toutes ces questions soient abordées. 

Pas trop, parce qu'il y a des limites à l'exhaustivité ! J'ai donc dû m'arrêter à un certain nombre de personnages en me disant que j'étais à l'extrême limite de ce que je pouvais imposer à un lecteur pour que le livre reste un page turner.

Toutes ces histoires sont de petits débuts de roman. Tous ces personnages les uns derrière les autres me permettaient d'avancer sur ces questions qui me paraissent fondamentales. Qu'est-ce qui, pour nous, est essentiel ? Qu'est-on prêt à sacrifier ? Pour quoi est-on prêts à se battre jusqu'au bout ? Qu'est-ce qui est vraiment accessoire dans nos vies ? Et évidemment, la question qui se pose, c'est le partage de l'amour. On est prêt pour celui d'un enfant, qu'est-ce qui se passe dans les gardes alternées ? Même si on aime vraiment quelqu'un, il est très difficile de supporter l'idée de le quitter par amour. C'est ce qui arrive à l'un des personnages"

Se donner des contraintes oulipiennes

L'écrivain est le président de l'OuLipo, "L'Ouvroir de littérature potentielle", groupe de littérature inventive et innovante qui a pour but de découvrir de nouvelles potentialités du langage et de moderniser l’expression à travers des jeux d’écriture. Un mouvement qu'on ne quitte jamais : "même mort, on est excusé pour cause de décès."

H.L.T. : "J'avais besoin de contraintes pour arriver à construire un livre qui fonctionne. Pour cela, pas d'obligation linguistique, mais j'avais des tresses : chacun des personnages obéit à une logique de tresse qui associe le personnage et son genre. Puis, j'organisais les unes avec les autres, avec des nœuds qui sont les moments des ouvertures et fermetures des parties.

Les débuts de chapitres sont des décalages de livres que j'ai aimés ou qui sont dans ma bibliothèque. Par exemple, La promesse de l'aube de Romain Gary est décalée pour devenir le début du chapitre consacré à Victor Misole. 

J'avais pris comme principe de faire un livre qui pouvait se lire au premier, deuxième, troisième degré, mais d'abord au premier avec une lecture linéaire. Et même s'il y a du mouvement et une lecture simple, j'ai mis des esquisses comme des caméos. Moi j'appelle cela des œufs de Pâques : des choses cachées, mais que l'on va retrouver si on cherche un tout petit peu." 

Ajouter de l'humour

HLT : "Si le livre n'avait pas marché, j'aurais accusé le titre !"

ECOUTER | La Bande originale avec Hervé Le Telllier