Le dessinateur, romancier, réalisateur, scénariste et surtout le créateur de la BD du "Chat du rabbin", était l’invité de l’émission "On n’arrête pas l’éco" présenté par Alexandra Bensaid pour évoquer la situation dramatique des artistes-auteurs.

Joann Sfar sur la situation dramatique des auteurs.
Joann Sfar sur la situation dramatique des auteurs. © AFP / JOEL SAGE

Joann Sfar intervenait en tant que président d'honneur de la Ligue des auteurs professionnels, 270 000 personnes dans le pays (des dessinateurs, mais aussi des graveurs, peintres…). Des créateurs que le confinement a encore plus fragilisés.

Joann Sfar _: "_Je parle de la filière livre qui a été mise à mal. Il faut rappeler que les libraires sont des commerçants qui font très peu de marge, et que les éditeurs, même les plus gros, sont des structures très fragiles. Les deux ou trois mois que l’on vient de vivre, peuvent mettre par terre toute cette industrie".

Par ailleurs, il y a le statut des auteurs, très particulier

JS : "Alors que le plan Culture prévoit 5 millions d'euros attribués à la filière livre via le Centre national du livre (CNL), les auteurs n’en bénéficient pas. 

À chaque fois qu'on aide le livre, on s'imagine qu'on aide les auteurs, mais ce n’est pas le cas, parce que personne ne sait où nous mettre et personne ne sait définir notre statut.

On a le triste privilège d'être la seule profession qui n’élit pas ses représentants. Par exemple, il y a des éditeurs qui siègent dans des organisations qui sont censées représenter les auteurs. C'est complètement absurde. C'est comme si des auteurs siégeaient au SNE (Syndicat national de l'édition)." 

Une profession à organiser

La profession a été organisée il y a très longtemps de manière paternaliste. 

JS : "Aujourd'hui, les auteurs se réveillent et demandent à ce qu’on reconnaisse qu’ils exercent un véritable métier. Ils veulent avoir les mêmes droits et mêmes avantages, que les autres employés. Mais il y a des gros coups de frein paternalistes d'origine corporatiste.

Nous avons constaté que paradoxalement le gouvernement actuel est celui qui nous a le plus écoutés depuis très longtemps et qui, en même temps, a le moins agi.

Nous sommes vraiment touchés parce qu'on nous a fait croire pendant un moment qu'on nous écoutait. 

Mon sentiment c'est que les instances gouvernementales ont essayé d'agir et ont été stoppées net par les groupements qui sont censés nous représenter. Ainsi, la Société des gens de lettres parle pour la filière livre dans son ensemble ou pour les éditeurs. Elle touche parfois d'énormes sommes d'argent qui ne vont pas aux auteurs.

La Ligue des auteurs a été créée de manière "amateure" il y a quelques années. On n'a pas de subsides, on se débrouille comme on peut. Quiconque se penche sur notre cas voit que l’on est géré de manière absurde mais c’est impossible de faire bouger les choses. 

Ce qu’il faudrait, ce serait déplaire à beaucoup de monde, c’est pour cela que cela n'arrivera pas. 

Je pense que l'administration va tout faire pour aider la filière livres parce que c'est vital. Je suis également certain qu'elle ne fera rien pour sortir les auteurs de là où ils sont en ce moment, malgré ses promesses." 

Les auteurs n’ont pas le droit au Fonds de solidarité.

JS : "Les auteurs ne sont pas des intermittents, ils n’ont donc pas le droit au Fonds de solidarité (NDLR : Cela a été modifié depuis). On nous a promis que l’on aurait droit à des aides. Mais les sommes ont été allouées aux organismes qui devaient les redistribuer aux auteurs… Et qui ne redistribuent rien du tout. Alors que ces organisations en question ont parfois des hôtels particuliers dans le centre de Paris. 

Mais n'allez pas croire que j'espère quoi que ce soit. Pour une raison simple, c'est que depuis deux ans, on attendait un rapport formidable : le rapport Racine sorti janvier 2020. Il comportait exactement ce qu'il fallait pour améliorer notre profession.

Mais dès sa sortie, il a été torpillé et a aujourd'hui disparu sous le boisseau. Donc il y a eu une vraie volonté de la part du ministère de la Culture et du gouvernement de prendre en compte notre situation.

Les éditeurs, ou nos représentants ou les organismes de gestion comme l'AGESSA (Sécurité sociale des artistes auteurs qui, depuis quarante ans, avaient oublié de nous faire cotiser pour la retraite), ont-ils agi par derrière ? Toujours est-il que ce rapport est aujourd'hui enterré".

Vous ne trouverez pas aujourd'hui d’auteur qui a de l'espoir.

L’auteur victime d’une image romantique

JS : "Auteur est le plus formidable des métiers, mais cela reste un métier impossible.

Il faut savoir que plus de 40 % des auteurs vivent en dessous du seuil de pauvreté. Ce sont des gens qui n’ont pas de retraite, ne prennent pas de vacances, sont très mal assurés socialement, parce qu’ils ne savent pas ce à quoi ils ont droit. 

Ce n'est pas normal dans un pays où le président a le mot "culture" à la bouche à longueur de temps, que les auteurs soient si peu pris en compte. Les pouvoirs connaissent très bien notre situation mais savent que ce serait compliqué à remettre en cause parce que cela énerverait beaucoup de gens au sein même du monde culturel."

Mise à jour, lundi 25 mai 2020 à 18h : ces propos de Joann Sfar font l'objet d'une plainte : « La Société des Gens de Lettres (SGDL) dénonce les propos tenus par M. Joann SFAR, président d’honneur de la “Ligue des auteurs professionnels”, à l’antenne de France Inter le 23 mai 2020, et indique qu’elle va déposer une plainte pour diffamation devant le Procureur de la République. »

Mise à jour du mardi 26 mai : Dans le Figaro, l'auteur a répondu : "Que la SGDL soit mécontente de mes mots, je l'imagine bien. Qu'ils aient le sentiment que je suis excessif, j'en conviens volontiers. Même si une part de moi songe qu'il faudrait hurler encore plus fort puisque après des années à s'époumoner, les collègues et moi-même ne sommes pas entendus. Qu'ils en arrivent à me faire un procès, cela relève selon moi de l'indignité. Et c'est une honte pour une association qui prétend être au service des auteurs."

Procédure honteuse

Je demande solennellement et publiquement aux 24 membres du comité de la SGDL ainsi qu'aux adhérents de cette association s'ils acceptent que leur nom serve à cette procédure honteuse."

ALLER PLUS LOIN 

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.