Après la présentation du Rapport Racine qui faisait un état des lieux de la création, a succédé le Plan Riester qui préconise de mettre l’auteur au premier plan avec quelques mesures. Aujourd’hui, les auteurs s’organisent pour s’informer et vont refuser de participer à des festivals où ils ne seront pas rémunérés.

L'éditeur Vicent Montagne Président du Syndicat National des Editeurs (SNE) en 2017
L'éditeur Vicent Montagne Président du Syndicat National des Editeurs (SNE) en 2017 © AFP / JOEL SAGET

L’éditeur, Vincent Montagne, PDG de Média Participation et président du SNE (Syndicat national des éditeurs), répond aux accusations des auteurs et livre son analyse de la situation.

FRANCE INTER : "Que se passe-t-il, selon vous, entre les auteurs et les éditeurs aujourd’hui ?"

Vincent Montagne : "On est face à un problème de fond. Pour comprendre ce qu’il se passe, il faut se tourner du côté des lecteurs. Entre 2004 et 2019, la lecture des bandes dessinées classiques francophones a baissé structurellement au profit des mangas. Ils sont passés de 27% à 47% du total ! Donc pratiquement, une bande dessinée sur deux est un manga. Ce qui veut dire qu’un auteur sur deux n’est pas un Français ! Ce sont des auteurs japonais, taiwanais ou sud-coréens.

On imagine que cela a diminué le nombre d’auteurs français, mais ce n’est pas ce qu’il s’est passé. On est passé en moins de 25 ans de 500 nouveautés à 5 000. On a multiplié par 10 le nombre de nouveautés. Les éditeurs ont accepté d’éditer un peu plus pour compenser la baisse du nombre de lecteurs. Il n’a jamais été aussi facile d’être édité pour un auteur et d’être lu.

Les auteurs, les libraires, les diffuseurs, les distributeurs sont rémunérés proportionnellement aux ventes. Plus il y a de ventes d'un livre et plus ces catégories de personnes touchent de l'argent. Quand un livre explose, la rémunération des auteurs, explose. 

Pour schématiser sur 10 titres, vous en avez un dont l’auteur va très bien gagner sa vie, deux ou trois qui arrivent à équilibrer et cinq ou six avec lesquels l’éditeur perd de l'argent. C'est-à-dire que la proportion de réussite est assez faible, mais un best-seller à 100 000, 200 000 exemplaires permet d'éponger les pertes des autres. La variable d’ajustement, c’est l’éditeur. Il fabrique beaucoup de livres à perte, et il se rattrape sur quelques livres qui sont des grands succès."

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FRANCE INTER : "Pourquoi dites-vous que l’éditeur perd de l’argent ?"

VM : "Pour qu'un scénariste et un dessinateur conçoivent une BD, il faut du temps. En particulier pour le dessinateur pour qui c'est un travail à temps plein parce qu'il ne peut pas faire autre chose pendant environ 40 semaines au moins pour une BD de 44 pages. Les éditeurs vont avancer des sommes d'argent assez conséquentes qui vont lui permettre de faire ce travail et de vivre pendant ce temps-là.

Cela explique aussi pourquoi il y a beaucoup d’éditeurs. Le nombre d'éditeurs en bande dessinée est passé de 25 à 123 en quelques années. Rapporté aux 2 ou 3000 éditeurs en France, c’est peu. Mais il faut savoir que, parmi eux, peu s'en sortent.

Aujourd’hui, les auteurs vivent un peu moins bien qu’avant, mais ils sont plus nombreux. Leur raisonnement, que je peux comprendre, est : on voudrait en vivre ! Je souhaiterais moi-même pouvoir les rémunérer le mieux possible. Historiquement, il y a toujours eu une partie des auteurs qui vivent de la BD et une autre partie qui n’en vivent pas."

FRANCE INTER : "Pourquoi ?"

VM : "Parce que l’auteur est un créateur qui constitue aussi un patrimoine puisqu’il reste propriétaire de ses droits. Il touche un pourcentage sur une vente. Ce n’est pas comme s’il avait un salaire, quoiqu’en bande dessinée, il y a une rémunération relativement importante pour qu'il puisse faire son travail."

FRANCE INTER : "Vous voulez parler des à-valoir sur les droits d'auteurs ?"

VM : "Oui, mais pas ceux de 2 000 à 3 000 euros que l’on trouve en littérature. En BD, cela peut monter à 10 000 euros."

FRANCE INTER : "Que pensez-vous du plan Riester ?"

VM : "On comprend tout à fait l'importance des créateurs et l’analyse du Plan Riester issu du rapport Racine. Il souhaite que le créateur soit affirmé dans sa responsabilité de créateur, qu’il soit mis au cœur de la création.

Mais il faut aussi comprendre que celui qui finance la création, qui fait qu’un livre existe, prend un risque. C’est le rôle de l’éditeur. Ce n’est pas du tout un imprimeur. L’éditeur décide d’accompagner tel ou tel auteur sur un ou plusieurs titres, même si parfois l’album ne fonctionne pas. C’est comme cela que l’on fait depuis 50 ans. Et ce rôle-là est essentiel."

FRANCE INTER : "La surproduction qui conduit à une moindre rémunération des auteurs, c’est l’éditeur qui l’organise ?"

VM : "Non, elle est la conséquence d'une forme d'affect dans la relation entre un éditeur et un auteur. Quand un éditeur croit à un auteur, il a envie de le lancer, de le promouvoir. Il s’instaure une relation personnelle, un peu irrationnelle entre les deux."

FRANCE INTER : "Pour revenir au Plan Riester que pensez-vous des mesures comme celles sur le partage de la valeur ?"

VM : "Le partage de la valeur voudrait dire le partage du risque et donc, c'est une question compliquée. On va en discuter avec les auteurs. Mais souvent, quand les auteurs disent : "on veut l'atteindre 10%", on leur répond qu'en réalité, ils les dépassent déjà.

Si on applique le taux de ce qui est versé aux auteurs chaque année par rapport au total du chiffre d'affaires prix public de toutes les professions, on arrive à 11%. Il faut que l’auteur soit suffisamment rémunéré pour qu’il puisse vivre de son travail. Le problème est que les auteurs sont un peu trop nombreux. Il faut donc que les éditeurs apprennent à mieux à mieux maîtriser leur production. Les éditeurs doivent être plus exigeants, plus sélectifs. Ils doivent prendre des risques à bon escient pour pouvoir rémunérer correctement les auteurs.

Et puis il faut quitter cette illusion que tout le monde peut vivre de son art : c’est le succès qui fait l’auteur. C’est comme ça en peinture ou en musique."

FRANCE INTER : "Que préconisez-vous pour améliorer la situation des auteurs ?"

VM : "Il faut que le plan Riester accentue les efforts sur la formation à la lecture. Le jour où Harry Potter est sorti, il y a des millions d'enfants dans le monde qui se sont mis à lire. Le temps de lecture globale dans la décennie 2000 a augmenté de 30 minutes par semaine ! Il faut donc revenir aux fondamentaux et s’interroger : qu'est ce qui fait lire ? La bande dessinée appartient aussi à un genre historique qui a déjà 50 ou 60 ans. Mais elle peut rebondir ! Dans les années 1990, quand nous avons repris des maisons d’éditions, on nous disait que le 9e art, c’était fini parce que Goscinny était mort, qu’Hergé était mort. On a démontré le contraire, et on en est fier.

Aujourd’hui, la lecture mute et se déploie sur des secteurs différents. Donc une des réponses est de pousser les œuvres BD sur d’autres supports : les jeux vidéo ou les droits dérivés très bien rémunérés pour les auteurs puisque là on est à un partage de la valeur à 50/50. Mais demain cela peut être les parcs d’attraction…"

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