Une exposition du festival d'Angoulême rend hommage à Will Eisner, génie de la bande dessinée américaine. Son éditeur français, Jean-Pierre Dionnet, l'évoque au micro d'A. Douhaire

New York
New York © Will Eisner Studios Inc

Will Eisner, l’inventeur du roman graphique ?

Jean-Pierre Dionnet : Will Eisner n'était pas de cet avis ! Un jour, il m'a assuré que le roman graphique avait été inventé par un artiste américain des années 1930 qui s’appelait Lynd Ward avec l'album Story Without Word. Pour Will Eisner, il était indépassable.

Lynd Ward a crevé de faim toute sa vie. Or, il était l’auteur d’un livre avec des pages en noir et blanc et des pages en sépia magnifiques. Il y a un passage dans lequel le héros passe à côté d’une femme, et les couleurs passent au rouge, et au marron, quand il viole cette femme. Puis ça redevient gris, et on comprend qu’il est passé à côté d’elle sans la violer. Les couleurs expriment ses fantasmes, le gris correspond à sa vie misérable d’homme de la Grande dépression.

Il y a la même grammaire incroyablement subtile que dans le cinéma muet dont il était contemporain.

Will Eisner disait :

Il faut revenir à Lynd Ward. Il ouvre la porte du roman graphique.

J’ai retrouvé une photo du premier livre de Lynd Ward, God’s man, qui était mis en devanture d’une vitrine de la célèbre librairie Brentano’s à côté de Gatsby le magnifique de Fitzgerald. Ce qui signifie qu'à une époque aux Etats-Unis, un roman graphique et l’un des plus grands romans du XXe siècle ont cohabité dans une vitrine - on retrouvera ça avec le triomphe de Maus, d'Art Spiegelman, dans les années 90.

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Hélas, avec la dépression, les livres de Lynd Ward se vendent de moins en moins et on n'entendra plus parler de lui.

L'oeuvre inconnue de Will Eisner

Will Eisner avait créé Le Spirit en juin 1940. Dès 1952, il cesse d'y participer (la série, elle, s'est poursuivie jusqu'en 2009). Il fonde l’American Visuals Corporation, société de communication visuelle travaillant pour l’armée et d’autres clients, comme la maison de disque RCA ou encore une équipe de football américain… Pourquoi ce changement de direction ?

Jean-Pierre Dionnet : Parce que ça ne l’amuse plus. Mais toutes les biographies de Will Eisner se trompent. Il arrête certes les albums de BD mais il poursuit PS, la BD de montage de jeep.

Image de Will Eisner extraite de "Joe's Dope Sheet", publié dans "PS Magazine"
Image de Will Eisner extraite de "Joe's Dope Sheet", publié dans "PS Magazine" © Will Eisner Studios Inc

Et il continue de créer des BD qui se vendent très très bien, mais que peu de bédéphiles ont vues : des BD sur l’astrologie, par exemple. Il fait des choses un peu farfelues, mais que les fans d’astrologie apprécient.

Il a fait aussi des livres de BD sur le golf ! Et qui sont vendues dans tous les golfs américains. Mais tout ça, il le fait discrètement.

Le hasard a voulu qu’il créé Spirit très tôt et qu’il fasse de bons investissements qui le laissent tranquille financièrement. Il a envie de s’affronter à la même chose que Lynd Ward : au roman graphique. Quand Spirit est redevenu à la mode, il aurait pu se contenter de faire une suite comme 90% des auteurs. Il a eu le courage de se dire :

Je pars sur autre chose.

Image extrait d'Un pacte avec Dieu
Image extrait d'Un pacte avec Dieu © Will Eisner Studios Inc

Son premier roman graphique

Jean-Pierre Dionnet : Dans les années 1970, il voit le monde changer. Il se remet en jeu et rentre à nouveau dans l’arène. Très peu de personnes ont osé faire ça.

Il adorait les histoires sans texte. Mais lui voulait faire des romans graphiques, des ouvrages dont le texte soit mémorable. Pas un livre grand format : il voulait que le lecteur tourne les pages, que l’histoire soit la plus longue possible comme un roman.

Il va publier Un pacte avec Dieu (publié en France en 1978) qui va très bien se vendre en Amérique, puis en France. C’est une fable sur un homme qui invective Dieu : « On a passé un contrat et tu ne le respectes pas ! »

Or, dans la religion juive, on ne doit rien demander à Dieu. Eisner n’était pas croyant du tout. Et pour cause ! C’est lié à un terrible souvenir d’enfance : ses parents, très pauvres, habitaient Brooklyn. Eisner a vu ses parents être refusés de la synagogue parce qu’ils ne pouvaient pas payer le droit d’admission - si certaines synagogues accueillaient les plus pauvres pour qu’ils puissent dormir au chaud, d’autres avaient édité des règlements pour limiter le nombre de fidèles en faisant payer l'entrée. C’est resté en travers de la gorge d’Eisner.

Dans Un pacte avec Dieu, le héros discute point par point comme Eisner le fera plus tard avec DC Comics quand il lui vendra pour un temps les droits de Spirit pour une période alors que c’est la maison d’édition la plus puissante du monde.

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