Chroniqueur exceptionnel des deux Guerres mondiales, dénonciateur infatigable de la faillite de l’encadrement militaire et politique, Jacques Tardi publie une nouvelle version du "Cri du Peuple", une adaptation somptueuse du livre de Jean Vautrin sur la Commune. L'occasion de revenir sur son parcours.

Jacques Tardi en décembre 2018
Jacques Tardi en décembre 2018 © Maxppp / Alexandre MARCHI

Un dessin précis et des décors réalistes, au service d’un propos soigné, ultra-documenté et engagé… Jacques Tardi est le dessinateur exceptionnel de Paris dans ses aventures d’Adèle Blanc-Sec, ses adaptations des polars de Leo Malet ou du roman sur la Commune de Jean Vautrin, Le cri du peuple. Il est surtout connu pour avoir dessiné une guerre incarnée, racontée à hauteur d’homme.

Un parcours sans faute au service de la BD

Né en 1946, dans la Drôme, Jacques Tardi passe une partie de son enfance en Allemagne où son père est militaire, avant d’étudier à l’école des Beaux-Arts de Lyon, puis aux Arts Décoratifs de Paris. Il fait ses débuts en 1969 dans l’hebdomadaire Pilote.

En 1972, paraît sa première longue histoire, Rumeurs sur le Rouergue, sur un scénario de Pierre Christin (éditée en album par Futuropolis en 1976).

En 1976, Tardi débute sa série Adèle Blanc-Sec (adaptée au cinéma en 2010 par Luc Besson) chez Casterman. Adèle, l’héroïne de la BD, est elle-même autrice de feuilletons et de romans policiers au début du XXe siècle. Elle affronte avec courage des savants fous, des sectes et des monstres inspirés d’univers à la Jules Verne - dont Tardi disait pourtant, dans Paris Match du 5 novembre 2015, qu’il le trouvait "un peu emmerdant. Quand il parlait d'un navire, il fallait qu'il le décrive de la cale au mât. Ce côté technique était barbant. Ce que je préférais dans ses livres, c'étaient les reproductions des gravures sur bois". Adèle Blanc-sec rencontre un succès public qui se traduit par la publication de neuf volumes entre 1976 et 2007.

En 1982 sort Brouillard au pont de Tolbiac, la première de ses quatre adaptations des enquêtes de Nestor Burma (d’après les romans de Léo Malet). Une adaptation née d'une admiration mutuelle entre le romancier et le dessinateur.  

En 1985, Jacques Tardi reçoit le Grand Prix de la Ville d’Angoulême.

Il a également adapté des textes de Didier Daeninckx (Le Der des ders), de Jean Vautrin (Le Cri du peuple) et de Jean-Patrick Manchette (Le Petit Bleu de la côte Ouest, La Position du tireur couché, Ô dingos ô chateaux...). Il a, de plus, signé les couvertures des livres de Daniel Pennac. Et illustré en 1988, Voyage au bout de la nuit de Céline, l'un de ses livres de chevet.

En 2014, une exposition sur son traitement de la Guerre a eu lieu à Angoulême.

En 2019, une autre exposition à l’abbaye de L’Epau près du Mans a rendu hommage à son travail sur la Première Guerre mondiale.

Obsédé par la Grande Guerre, il la raconte comme personne

Jacques Tardi n’a pas connu son grand-père, mort d’une fragilité aux poumons contractée suite à l’inhalation de gaz moutarde pendant la Guerre de 1914. Sa grand-mère, alors qu’il était encore enfant, lui a transmis son expérience de soldat.

Un récit traumatisant : un soir qu’il apportait à manger dans les tranchées, une fusée éclairante le fait se jeter à terre, et atterrir les mains les premières dans le ventre d’un cadavre. 

Obnubilé par la boucherie de 14-18, il lui consacre quatre livres : Adieu Brindavoine !, C’était la guerre des tranchées, Putain de guerre ! et Le Dernier Assaut. Avant de s’attaquer en 2012 à la Seconde Guerre mondiale pour sa trilogie Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB, récit très émouvant de la captivité de son père en Allemagne entre 1940 et 1945.

Dans les livres de Tardi, la guerre est toujours crue, vue par ceux d’en bas. Et vilipendée.

Un dessinateur au service d’une narration ultra-fluide

"Je ne me considère pas comme un dessinateur hors pair. Ce que je veux, c’est que mon dessin soit clair. Si mon personnage boit son café, je ne veux pas que l’on déchiffre autrement cette image. Je trouve qu’il y a beaucoup de dessinateurs, notamment dans la bande dessinée américaine, qui abusent de trucs tordus difficiles à déchiffrer."

Le dessin de Tardi, très fluide et reconnaissable, s’appuie sur une documentation et un repérage des lieux très précis. En parallèle de son travail d’auteur de BD, il a signé nombre d’illustrations pour des affiches de films (Uranus, A l’Attaque, Et vogue le navire, Les Oiseaux de nuit, Cookie’s fortune, Avril et le monde truqué…) et des pochettes de disques (Bernard Lavilliers : Tout est permis…).

Un auteur engagé

"Il y a un côté anarchiste chez Adèle Blanc-Sec, et chez moi aussi. Je crois au pouvoir des individus". Engagé, Tardi a collaboré aux livres-disques de sa compagne, la chanteuse Dominique Grange, 1968-2008… N’effacez pas nos traces, Des Lendemains qui saignent et Chacun de vous est concerné.

Nommé chevalier de la Légion d'honneur en 2013, il refuse la distinction. "Cela a été une de mes manières de résister. C'est un peu comme si on m'avait craché à la figure : cette récompense venant du pouvoir — de gauche ou de droite, peu importe —, je l'ai prise comme une insulte", se justifie-t-il dans le journal Le Monde, le 8 novembre 2015. 

Militant de la cause palestinienne, il co-signe en 2019 dans Mediapart un appel au boycott du concours de l'Eurovision organisé à Tel Aviv.

Détail de la nouvelle couverture du "Cri du peuple" de Jacques Tardi d'après Jean Vautrin
Détail de la nouvelle couverture du "Cri du peuple" de Jacques Tardi d'après Jean Vautrin / Casterman

2021, "Le Cri du peuple" de Jacques Tardi d'après Jean Vautrin reparait chez Casterman

L’un des plus grands livres de Tardi sort dans un nouveau format. "7 mars 1871, il y a presque 150 ans, il neige sur Paris. Dans la Seine, on recueille le cadavre d’une femme. Dans sa main, énigmatique, un œil de verre portant le numéro 13. Le commissaire du quartier lance l’enquête. Pourtant, ce n’est pas l’affaire de la noyée du Pont de l’Alma qui l’inquiète le plus, mais plutôt le vent de révolte qu’on sent gronder dans les quartiers populaires…

Adapté du célèbre roman de Jean Vautrin, Le Cri de peuple est, au-delà de l’enquête policière et de la formidable gouaille de ses multiples personnages, une spectaculaire et poignante chronique de La Commune de Paris. Quelques semaines d’insurrection et de liberté totale au cours desquelles le peuple parisien a entrepris de vivre l’utopie sans attendre."

Planche du "Cri du peuple" de Jacques Tardi d'après Jean Vautrin
Planche du "Cri du peuple" de Jacques Tardi d'après Jean Vautrin / Casterman