"Penser les attentats, c'est possiblement se tromper" écrit Yann Moix. Son nouveau livre est un exercice de style réussi... ou pas.

Yann Moix
Yann Moix © Sipa

Avec cette semaine : Patricia Martin (France Inter), Jean-Claude Raspiengeas (La Croix), Jean-Louis Ezine (Magazine littéraire) et Arnaud Viviant (Transfuge)

Jérôme Garcin plante le décor

C'est un recueil de fragments écrit pendant et après les attentats contre Charlie et à l'Hyper Cacher, avec une idée, il faut le dire, assez ambitieuse : noter - uniquement sur la radicalisation, l'islamisation, le nihilisme - les idées qu'il n'a lues et entendues nulle part.

On ne peut pas résumer ce livre, c'est une succession de pensées, d'impressions, alors je le cite : "L'Etat Islamique est en train de devenir un état mental. A mesure qu'il perd du territoire, l'Etat Islamique gagne des cerveaux" ou encore : "Ce que nous appelons vivre consiste désormais à se sortir indemne de hasards auxquels nous avons échappés" ou encore, il y a tout un développement sur "les terroristes qui sont passés de la Fiche S à la fiche Wikipédia" et pour finir "le terrorisme a inventé le soldat sans courage"

Jean-Louis Ezine

Je l'aime bien Yann Moix. C'est un agitateur. Les agitateurs sont très demandés dans le monde agité où l'on vit.

Il est un rien foutraque mais toujours sincère, parfois enfantin. Il y a un côté "tête baissée". Moi j'aime bien le genre "tête baissée", c'est mon côté cycliste, sans doute qui veut ça. Là, il nous a fait un livre décousu.

L'intérêt de ce livre, ce qui m'a plu, c'est qu'il met en mots des choses que nous avons tous éprouvées, mais que nous n'avons pas pensées, parce que c'est un livre qui ne pense pas. Là, l'agitateur, pour une fois, il est dans un état vraiment de sidération. On l'a tous éprouvé. Mais en même temps, c'est la limite du livre parce que la sidération interdit de penser.

Jérôme Garcin : Je ne suis pas d'accord. Je trouve au contraire que c'est une succession de pensées et dont je dois avouer certaines m'ont étonné parce que je m'étonnais de ne pas les avoir pensées moi-même à l'époque.

JLE : Moi je trouve qu'il exprime des choses qui existaient dans nos têtes, mais de manière presque infantile. Je voudrais évoquer la dernière page. Sur la dernière page, il y a une phrase qui flotte dans une page blanche et qui dit : "Cette phrase est consacrée au prochain attentat qui n'a pas encore eu lieu." ça m'a fait penser à Alexandre Jardin, qui dans un de ses romans, après la phrase "il fait nuit" avait mis une page toute noire.

Arnaud Viviant

On se souvient que Charles Pasqua disait, même s'il ne parlait pas des mêmes terroristes : "Il faut terroriser les terroristes". Yann Moix a décidé de les théoriser. Théoriser la terreur, par définition, c'est assez dangereux voire même kamikaze, si on peut oser ce très mauvais jeu de mots, parce que la terreur, c'est le moment ou on ne peut pas raisonner. La terreur, c'est ce qui nous empêche de raisonner, c'est ce qui nous effraie. Or lui, à travers une formule rhétorique qui est le chiasme, il essaie de raisonner sur la terreur et par voie de conséquence, Yann Moix montre qu'il n'ai pas terrifié, qu'il n'est pas terrorisé justement, puisqu'il arrive à théoriser. Et il y a même des moments d'humour, il faut oser.

Il dit pas mal d’âneries, à mon sens. Mais au moins, il nous fait sortir nous-même de la terreur.

Le chiasme, ça vient d'un mot grec qui veut dire le croisement. La croix. C'est une longue histoire, le chiasme. C'est Lautréamont qui renverse dans ses poésies les pensées de Pascal. C'est Guy Debord qui renverse les positions de Hegel dans La Société du spectacle. Par exemple il dit : "Coulibaly ne tue pas les juifs parce qu'il les hait, il hait les juifs parce qu'il les tue". Est-ce que c'est vraiment juste ? A partir du moment ou vous posez la question de savoir si Yann Moix dit une bêtise ou pas, vous-mêmes vous êtes rentrés dans la raison. Vous-mêmes vous êtes sortis de la terreur. Et c'est vraiment la qualité de ce livre, c'est de nous faire réfléchir à ce que raconte Yann Moix, même si, à mon avis, par moment, il y a de pures âneries, voire des puérilités.

Jean-Claude Raspiengeas

Comme dirait le révérend Michel Crépu : "C'est loin d'être inintéressant". C'est un livre vraiment passionnant. Il fonctionne par intuition, par fulgurance. Il met ça à la sauce dialectique. Donc il retourne sur des choses qu'il a trouvées, des choses sur lesquelles il a percuté. Et puis, de temps en temps, il part par bond, par cascade. D'un seul coup, il se met à sauter par dessus quelque chose. Et surtout, c'est un peu comme dans Les tontons flingueurs, il sulfate à tout va. Il y a évidemment les terroristes, c'est l'essentiel du livre. mais il y a aussi ce qu'il appelle la pulsion causale qu'avait définie Nietzsche. C'est à dire cette façon qu'on a d'essayer de chercher des causes tout le temps et qui ne fait que traduire notre impuissance.

Il décrit très très bien la mécanique de la haine sans frontière et sans limite. Et surtout, et c'est ce que je trouve vraiment intéressant, c'est que ce terrorisme arrive aujourd’hui, dans cette époque-là et que c'est le stade ultime de la société du spectacle. Et la façon dont il raconte ça est tout à fait passionnante.

J'ai des tous petits bémols. La fin est bâclée. Il y a trop de citations. Un tiers du livre est bourré de citation et on sent qu'il remplit. C'est un peu filandreux.

Par moment on a l'impression que sa pensée est une pensée solex. C'est à dire que sur le plat il peut faire illusion, mais dès qu'il va falloir gravir les sommets de la pensée, là, il va caler.

(Ré)écouter l'extrait consacré au livre de Yann Moix

Les livres "chroniqués" dans l'émission : « Dieu, Allah, moi et les autres », Salim Bachi (Gallimard) | « La nuit du second tour », Eric Pessan (Albin Michel) | « Le bureau des jardins et des étangs », Didier Decoin (Stock) | « Danser au bord de l’abîme », Grégoire Delacourt (Lattès)

Pour aller + loin

Le masque et la plume - (ré)écouter l'émission
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