Alors que tout le monde ne tarit pas d'éloge devant "The Crown", une autre série fait le portrait d'une reine britannique "Victoria". Et le moins que l'on puisse dire c'est que de Victoria (1819-1901) à Elizabeth II, les problématiques n'ont pas vraiment changé... Reine, mère, épouse : un trio impossible.

"Victoria", série télévisée britannique, créée par Daisy Goodwin qui retrace la vie et le règne de la reine Victoria (1819 – 1901), interprétée par Jenna Coleman.
"Victoria", série télévisée britannique, créée par Daisy Goodwin qui retrace la vie et le règne de la reine Victoria (1819 – 1901), interprétée par Jenna Coleman. © Mammoth Screen, Masterpiece, ITV Studios

Fidèle à sa patrie, Sir Paul Smith, grand ponte de la mode britannique a confié au micro d’Antoine de Caunes que sa série préférée était The Crown ! La célèbre série a frappé le cœur de tous les Britishs en offrant une plongée direct dans les coulisses de leur très chère royal family. Et hasard du calendrier, il existe au même moment une autre série, sur une autre figure de reine britannique, Victoria.

Comment “The Crown” a enterré “Victoria” ?

The Crown et Victoria, deux séries britanniques sur l’un des monuments les plus précieux de la culture british : la famille royale. Les deux séries sont arrivées au même moment et inévitablement il y en a une qui a fait de l’ombre à l’autre. Et c’est The Crown qui s’en est le mieux sorti. Pourquoi ? The Crown est diffusée sur Netflix, et par-là elle bénéficie d’une vaste visibilité à l’international, mais aussi d’une bonne presse, puisque le catalogue de films et de séries de Netflix ne cesse d’être commenté dans les médias.

Pourtant Victoria n’est pas en reste. Cette série qui, comme son nom l’indique, dresse le portrait et le règne de la reine Victoria, est diffusée sur la chaîne ITV, une chaîne de télévision privée britannique. La série fait preuve de la même attention au détail et de la même justesse historique que The Crown. Par exemple dans Victoria on découvre l'arrivée de l'industrialisation, les trains à vapeur, l'éclairage au gaz, et retrace extrêmement bien tous les bouleversements et les peurs liées à ces révolutions technologiques.

Scène de "The Engine of Change" Episode 7, Saison 1 de "Victoria", série télévisée britannique sur la vie et le règne de la reine Victoria (1819 – 1901)
Scène de "The Engine of Change" Episode 7, Saison 1 de "Victoria", série télévisée britannique sur la vie et le règne de la reine Victoria (1819 – 1901) / Mammoth Screen, Masterpiece, ITV Studios

Le scénario est basé sur les journaux intimes que la reine, qui représentent entre autres 141 volumes, 40 000 pages et 8,5 millions de mots. Soit une ressource extrêmement précieuse. Victoria avait commencé à consigner ses pensées dès l’âge de 13 ans, et garda cette habitude toute sa vie. Les dernières pages de son dernier journal dataient de quelques semaines avant sa mort.

Les deux séries représentent les deux époques de manière très authentique, avec un travail sur la lumière, et une attention aux décors, costumes, qui transforment les scènes en de magnifiques tableaux. Toutes se focalisent également beaucoup sur toute la rigueur des protocoles royaux et s'attardent à mettre en lumière les exigences du métier de reine... Par exemple The Crown brosse extrêmement bien la confrontation entre la reine et son devoir de ne jamais laisser paraître un semblant opinion... sous peine de froisser une tranche de la population, et la monarchie perdrait ainsi son statut intemporel et universel, et l'unité de la nation (cristallisée autour de cette royauté) s'en verrait rompue.

Autre point positif pour Victoria, la série a été créée par Daisy Goodwin, soit une femme pour retracer le destin d’une femme. Ce qui n’est pas le cas pour The Crown, qui a été créé par Stephen Morgan (le scénariste de The Queen, 2006 – sur une période particulière de la vie d’Elizabeth II, dans les jours qui suivent la mort de la princesse Diana).

L’art d’être reine dans un monde d'hommes

Mais surtout, quand on regarde les deux séries, on est stupéfait par le nombre de similitudes : ces deux femmes deviennent reines sans véritablement y avoir été préparées et doivent se confronter à un univers exclusivement masculin qui cherche à les cantonner dans leur rôle de représentation, et à conserver l’exercice du pouvoir.

On attend du souverain qu'il ait un instinct indubitable pour faire les bons choix... Les dignitaires royaux sont censés être touchés par la "grâce divine", "choisis par Dieu pour le représenter sur Terre"... Mais l'arrivée au trône de femmes met en valeur les failles de ce système...

"Doll 123", Episode 1, Saison 1 de "Victoria" , série télévisée britannique, qui retrace la vie et le règne de la reine Victoria (1819 – 1901).
"Doll 123", Episode 1, Saison 1 de "Victoria" , série télévisée britannique, qui retrace la vie et le règne de la reine Victoria (1819 – 1901). / Mammoth Screen, Masterpiece, ITV Studios

Qu’il s’agisse d’Alexandrina Victoria ou d’Elizabeth, les deux femmes accèdent au trône sans avoir véritablement eu de formation pour, et sont extrêmement dépendantes de leur entourage. Par exemple, représentant la continuité de la monarchie, la jeune Victoria n'a pas le droit de sortir du Palais, d'être seule dans une pièce, et quelqu'un doit toujours lui tenir la main quand elle descend des escaliers.Elles vont très vite être confrontées à leurs propres lacunes et vont peu à peu tomber des nues devant l'ampleur de la tâche qui leur est confiée, au regard de l’éducation, ou plutôt de l’absence d’éducation politique qu’elles ont eu. On leur répète qu'elles ne sont pas faîtes pour le rôle, mais bien décidées à ne pas se laisser manipuler comme de simples pions sur l’échiquier politique, ces deux femmes vont s'entêter.

Aussi différentes soient-elles à bien des égards, elles partagent un trait de caractère commun : la pugnacité. Elles vont étudier et travailler d'arrache-pied pour apprendre le métier de reine : elles vont passer des nuits blanches à décrypter des textes et des textes de lois pour parfaire leur éducation juridique, comprendre les rouages de la politique, les différentes institutions… mais aussi la géopolitique, les relations internationales et les jeux diplomatiques… Tout cela dans un seul objectif : cesser de se faire influencer et utilisée comme un pantin.

"The Crown", série télévisée britannique, créée par Peter Morgan (scénariste de "The Queen" en 2006) sur le reine Elizabeth II, interprétée par Claire Foy pour la saison 1.
"The Crown", série télévisée britannique, créée par Peter Morgan (scénariste de "The Queen" en 2006) sur le reine Elizabeth II, interprétée par Claire Foy pour la saison 1. / Left Bank Pictures, Sony Pictures Television, Netflix

Finalement ce constat est plutôt triste car il signifie qu’entre Elizabeth II et son arrière-arrière-grand-mère Queen Victoria, les choses n’ont pas vraiment changé : les héritières royales sont toujours aussi peu préparées à l’exercice du pouvoir. The Crown et Victoria, se retrouvent toutes les deux en tant que série d’apprentissage où l’on suit le destin de deux femmes et la formation de leur esprit politique et de leur esprit de souverain.

“To be a queen, I must rule. To be a wife, I must submit.”

Mais l’autre grand point convergeant entre ces deux destins, et la manière dont ils sont représentés dans ces séries, c’est toute la complexité de leur triple statut, où elles doivent combiner le métier de reine, celui de mère et celui d'épouse. Toutes les deux se retrouvent très vite isolées dans leur statut de reine, face à un mari qui n'apprécie guère de n'être que "roi consort" et pas véritablement "roi" au même titre que leur épouse.

Elles se retrouvent coincées dans leur rôle royal et tout ce qu'on attend d'elles, tout en devant flatter l'ego de leur mari. Typiquement elle sont régentes du pouvoir mais doivent aussi perpétuer la lignée dynastique, et avec la maternité arrivent de nouvelles problématiques... Le fait de tomber enceinte les met à côté du pouvoir et des grandes décisions politiques, et met sur la table de grandes questions : faut-il nommer son époux "régent", au risque de ne plus retrouver tous ses pouvoirs après l'accouchement ?

Le succès de The Crown, par rapport à Victoria, s'explique aussi par son aspect éminemment plus moderne et en résonance avec l'actualité médiatique et les enjeux internationaux que nos générations ont connu.

La série couvre une période de l'Histoire beaucoup plus contemporaine et promet de courir jusqu'à aujourd'hui, puisque le créateur a prévu d'en faire une fresque historique, sur tout le règne d'Elizabeth II. Six saisons sont prévues pour l'instant avec un renouvellement régulier du casting, pour couvrir les évolutions physiques de la reine et de son entourage.

Quoiqu'il en soit, ces deux séries sont résolument modernes car elles abordent des problématiques féminines qui sont encore d'actualité : la prise de pouvoir et d'indépendance des femmes, pouvoir mener de front sa carrière et sa vie de famille sans être immédiatement critiquée de carriériste et/ou de mauvaise mère...

2018 est encore une époque où le monde est pour beaucoup, régi et pensé pour valoriser le masculin... Une époque où Claire Foy, l'actrice principale de The Crown, qui interprète donc le rôle de la reine, sur lequel repose la série... était moins bien rémunérée que son camarade Matt Smith, qui incarne son mari, le prince Philip.

► Les saisons 1 et 2 de Victoria sont déjà sorties, avec Jenna Coleman dans le rôle de la reine Victoria et Tom Hughes dans le rôle du prince Albert. Une troisième saison est en cours de tournage, depuis mai 2018. Elle devrait sortir en 2019.

The Crown a également déjà sorti ses deux premières saisons. La troisième doit être diffusée sur Netflix dans les derniers mois de 2018. Les fans pourront découvrir le tout nouveau casting de la série :

  • • Olivia Coleman, remplace Claire Foy, dans le rôle de la reine Elizabeth
  • • Tobias Menzies, remplace Matt Smith, dans le rôle du prince Philip
  • • Et Helena Bonham Carter, remplace Vanessa Kirby, dans le rôle de la princesse Margaret

NB : Autre hasard, Jenna Coleman (interprétant une reine) et Matt Smith (interprétant un prince consort) ont joué ensemble dans la plus mythique des séries britanniques Doctor Who (2012-2013, BBC).

Et Claire Foy de son côté avait déjà incarné une reine, Anne Boleyn (1500-1536), dans la série Wolf Hall (2015, BBC).

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